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À bord de la Station spatiale internationale

A l’occasion du séjour de Sophie Adenot dans la station spatiale internationale, plongeons dans Orbital, roman de l’anglaise Samantha Harvey. L’histoire évoque le quotidien d’astronautes et de cosmonautes à bord de l’ISS, leurs aspirations et leurs doutes, où une journée est constituée de seize couchers de soleil.


Après être arrivée à l'ISS, sophie Adenot envoie un message à la Terre
Après être arrivée à l'ISS, sophie Adenot envoie un message à la Terre

l’ISS survole en orbite la Terre à 400 km d’altitude, en filant à la vitesse de 28000 km/h. Ce grand H de métal effectue 16 tours de la Terre par jour. Ils sont six à bord, quatre astronautes (Shaun l’Américain, Chie la Japonaise, l’Anglaise Nell et l’Italien Pietro) et deux cosmonautes (les russes Roman et Anton). Ils vont rester ici environ neuf mois, neuf mois à dériver en apesanteur, neuf mois avec la tête gonflée, neuf mois à vivre comme des sardines, neuf mois à s’extasier devant la Terre.


Réveil en apesanteur. Pas de lit à proprement parler, les astronautes et les cosmonautes dorment dans un compartiment individuel, attaché dans un sac de couchage fixé au mur pour ne pas flotter pendant la nuit.


Petit déjeuner lyophilisée (comme tous les autres repas) ou conditionnée sous vide. Les miettes sont à éviter (elles pourraient endommager les équipements). Le café et les boissons sont consommés avec des pailles spéciales pour éviter que les gouttes ne flottent partout. Pour la même raison, il n’y a pas de douche à bord de l’ISS. La toilette se fait avec des lingettes humides et les cheveux sont lavés avec des shampoings à sec ne nécessitant aucun rinçage.


Après leurs 2 heures d’exercices physiques obligatoires pour contrer les ravages de la quasi absence de gravité sur le corps humain, chacun vaque à des occupations plus ou moins hétéroclites. Chie se sert de l’IRM pour observer l’influence de la microgravité sur son activité neuronale. Shaun et Nell suivent de près leurs quarante souris pour évaluer comment l’environnement spatiale agit sur leur masse musculaire. Roman et Anton veillent au bon état du générateur d'oxygène russe. Pietro surveille la présence de virus, de moisissures et d’autres bactéries à bord. Ils se rendront tous à un moment donné devant les hublots avec leur appareil photo et chacun photographiera des lieux figurant sur la liste qu’on lui a fournie, en particulier ceux relavant d’un Intérêt de Premier Ordre.


Il faut s’imaginer la particularité du travail à bord de l’ISS. Un ballet de stylos, de tournevis, de pinces, et autres clés à molette, au ralenti au niveau de la tête des astronautes et cosmonautes. Leurs pieds reliés par câbles à leurs stations de travail.


Dans cet univers clos et peu spacieux, une règle tacite : respecter l’intimité de l’autre. Et en même temps, chacun est la bouée de sauvetage de l’autre, lors des sorties dans l’espace, des lancements, des rentrés, en cas d’urgence par exemple. Et des cas d’urgence, du moins des opérations délicates, il y en a à bord de la Station spatiale internationale.


Des relations se tissent entre les êtres les membres de l’équipage, des tensions aussi. Par exemple, Anton se pose des questions sur son mariage et se réveille plein de ressentiment parce qu’aucun membre de l'équipage n’est ni sa fille, ni son garçon ou quoique ce que ce soit qu’il aime. Cela ne l’empêche pas pourtant de regarder les visages des cinq autres et de nourrir un mélange d’affection et d’appartenance à la vaste communauté des humains.


Après six mois passés dans l’espace, les membres de l’équipage auront techniquement (selon les lois de la relativité restreinte) rajeuni de 0,0007 seconde. Mais la réalité, c’est qu’ils auront pris cinq ou dix ans de plus. Leurs artères vont s’épaissir et se raidir, les cellules cardiaques s’abîmer, la vue s’affaiblir et les os se dégrader. Même en faisant souvent de l’exercice, les muscles s’atrophient. Le sang se coagule [...] les globules blancs luttent pour se reproduire, des calculs rénaux se forment [...] La proprioception décline. Le sommeil se révolte. Le microbiote intestinal accueille de nouvelles bactéries. Dans l’espace, le risque de cancer augmente. Rien de bon pour l’homme dans les étoiles. Pourtant, les membres de l’équipage ne sont pas inquiets. Ils ont été triés sur le volet en parti pour cette raison : leur inaptitude à l’inquiétude.


La microgravité qui règne à bord de l’ISS n’est pas dû à la position de la station parce qu’à 400 km de la Terre il y a de la gravité, mais au fait que l’ISS tombe dans le vide en chute libre sans s’écraser, en orbitant autour de la Terre.


Pietro et Nell sont chargés de remplacer un boitier électronique à l’extérieur de la station. Une sortie extravéhiculaire s’impose. Dépassés le SAS, ils s’accrochent au bras robotisé dans leur scaphandre rigide et pressurisé. Leur concentration est maximale. Ils vivent ce que certains astronautes nomment « l’effet de surplomb » : voir la Terre sans frontières, sans divisions. Juste une sphère indifférente, magnifique, fragile suspendue dans le noir.


Un typhon s’active et file vers la Malaisie et les Philippines. Ils cessent tous leur activité, s’arment de leurs appareils photo, et mitraillent, à travers les hublots donnant sur la Terre, le typhon vu d’en haut. Ce qu’ils voient, c’est le typhon dans son intégralité avec en son centre un anneau tourbillonnant et vorace. Une planète composée d’un unique nuage qui tourne en spirale.


Autre événement extraordinaire... Roman est le premier à apercevoir les colonnes scintillantes de rouge et de vert d’une aurore boréale. Il prévient Nell qui le rejoint en flottant dans le dôme d’observation. Le spectacle est ahurissant : ici un vert prodigue qui s’étale, là des lames serpentines de néon, là des colonnes verticales de rouge, là des comètes qui fusent. Entre-temps, Shaun et Chie les ont rejoints. Anton s’est posté devant la fenêtre du module russe, Pietro s’est installé dans le laboratoire : tous les six sont là, irrésistiblement attirés, tels des papillons de nuit vers la lumière. N’oublie pas ça, pense chacun, N’oublie jamais ça.


Le mari de Nell pense qu’il ne pourrait pas se trouver où elle est car l’absence de terre ferme l’attristerait. Il pense qu’il existe des gens comme lui qui compliquent leur vie intérieure en ressentant trop de chose à la fois et qui par conséquent ont besoin d’éléments extérieurs tangibles, une maison, un projet réaliste. Et il y a ceux qui parviennent bon gré mal gré, par un miracle existentiel, à simplifier leur vie intérieure de sorte que les choses extérieures peuvent être ambitieuses et illimités. Ces gens peuvent troquer une maison contre un vaisseau spatial.


Samantha Harvey nous offre avec Orbital un récit à mi-chemin entre le documentaire et la poésie. Des instants de fulgurance où la Terre est décrite sans frontière entre les pays. Où l’on ne voit en définitive que des couleurs intenses, des reliefs, des nuages. Un humour délicat infuse entre les personnages, ces six-là qui veillent depuis leur station sur les milliards d’individus d’en bas.






Space oddity depuis l'ISS







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