Picasso : le peintre qui dévorait les femmes

La figure torturée de Dora Maar, compagne et muse du maître espagnol pendant la Seconde Guerre mondiale, occupe une place centrale dans l’exposition « Picasso au cœur des ténèbres », qui vient de s’ouvrir au Musée de Grenoble. Une occasion de revenir sur les relations passionnelles voire cannibales que le Minotaure entretint sa longue vie durant avec les femmes.


Femme au chapeau dans un fauteuil, huile sur toile, Kunstmuseum - Bâle © Succession Picasso 2019


Femme lisant (musée de Grenoble) en 1920

En 1921, à l’initiative de son conservateur visionnaire André Farcy, le Musée de Grenoble fut le tout premier musée français à intégrer dans ses collections une œuvre de Pablo Picasso : La Femme lisant, offert par l’artiste. Datée de 1920, cette figure hiératique a le visage d’Olga Kokhlova, danseuse aux Ballets russes, épousée deux ans plus tôt.


Près d’un siècle plus tard, c’est encore à une première nationale que nous invite le Musée de Grenoble avec l’exposition « Picasso au cœur des ténèbres ». Aucun musée en France ne s’était plongé auparavant dans la création du maître espagnol entre 1939 et 1945, pendant la Seconde Guerre mondiale. Contrairement à beaucoup d’autres, l’artiste alors au faite de sa gloire, à soixante-et-un ans, avait fait le choix de rester à Paris. L’exposition à travers une centaine d’œuvres et de très nombreux documents nous montre comment Picasso, taxé d’artiste dégénéré et interdit d’exposer par les nazis, résista à sa manière à l’oppression, en continuant de créer sans relâche. Dans une palette assourdie de gris et de violet, sans jamais représenter aucune scène de guerre, sa peinture au cours de cette période exprime toute la violence des temps. Et cette tragédie s’incarne tout particulièrement dans la figure torturée, convulsée, diffractée de Dora Maar, sa compagne et muse de l’époque.



Portrait de Dora Maar. Tête de femme n° 1, 1939 © Succession Picasso 2019

Les années Dora : la femme qui pleure

Rencontrée en 1935 au café Des Deux Magots à Paris via son ami Paul Éluard, l’égérie des surréalistes ne le conquiert pas uniquement par sa beauté altière. Cette photographe reconnue exercera aussi une influence importante sur son travail, en le poussant notamment à peindre « Guernica ». Conçue dans une véritable fusion créatrice, cette œuvre majeure, la plus célèbre de Picasso, deviendra l’emblème des atrocités de la guerre d’Espagne. Dora quant à elle incarnera sous le regard de son amant la « Femme qui pleure », qui crie, qui hurle, suppliciée jusqu’à la folie. La belle, qui apparaît encore dans tout l’éclat de sa beauté dans ce portrait de 1939, se transforme en Femme au fauteuil ou au chapeau, disloquée par l’angoisse. « Pendant des années, je l’ai peinte en formes torturées, non par sadisme mais par plaisir. Je ne pouvais que donner la vision qui s’impose à moi, c’était la réalité profonde de Dora », justifiera le maître.



Ci-dessus : Le Rêve, 1932 (collection privée) ; à droite, Marie-Thérèse Walter sur la plage de Dinard en 1929 par Picasso (collection Maya Widmaier Picasso)

Marie-Thérèse : la décennie érotique

Tandis que Dora sombre peu à peu dans le désespoir – elle abandonne même la photo pour la peinture, sur les conseils de son mentor -, Picasso est toujours marié à Olga, mère de son fils Paulo (né en 1921). Il continue aussi de se rendre deux fois par semaine chez son ancienne conquête, Marie-Thérèse Walter, mère de sa fille Maya (née en 1935). La jeune femme n’avait que dix-sept printemps et lui, quarante-six, quand il l’avait accostée en 1932 devant les Galeries Lafayette… Sa blondeur éthérée et ses courbes voluptueuses irradient toutes les toiles de la décennie précédente d’un érotisme torride, dans un jaillissement de couleurs pastel... Endormie sur un fauteuil dans le Rêve, en janvier 1932, Marie-Thérèse est tout le contraire de la volcanique et brune Dora, livrée au désir dévorant du Minotaure qui va la peindre sous tous ses angles. Seins, bouches, nez phalliques, cul, sa figure toute entière est sexe.

À la fin de la Guerre, la rupture avec Marie-Thérèse est consommée. Elle ne s’en remettra d’ailleurs jamais : en octobre 1977, quatre ans après le décès de celui qui demeura le seul homme de sa vie, la belle ingénue s’enroulera une corde autour du cou dans le garage de sa maison.


Eros et Thanatos

Dora, qui n’avait eu de cesse de mettre fin à cette liaison, n’a pas gagné pour autant la partie. En mai 1943, Picasso a déjà rencontré Françoise Gilot au restaurant Le Catalan, où le couple dîne régulièrement. Peintre comme lui, cette jolie brune a vingt-et-un ans et est tout de suite fascinée. Elle lui inspire ce Baiser de décembre 1943, mué en scène de dévoration, où l’homme et la femme sont littéralement aspirés l’un dans l’autre. « L’art et le sexe, c’est la même chose », disait Picasso.


Françoise Gilot © Robert Doisneau

Trois ans plus tard en mai 1946, la jeune femme finit par emménager chez lui. Claude naît un an plus tard, suivi en 1949 par Paloma. Ce qui n’empêche pas Françoise de reprendre sa liberté en 1953. À soixante-dix ans, Picasso est quitté par une femme pour la première fois de sa vie et il le vit très mal... même s’il a déjà rencontré Jacqueline Roque, âgée de vingt-six ans, dans une boutique de poterie de Vallauris.

Pendant ce temps, la belle Dora, totalement obsédée par le génie andalou, continue de collectionner tout ce qui lui a appartenu de manière compulsive, à la folie : elle conserve même ses rognures d’ongles dans une enveloppe ! Tombée dans le mysticisme, elle vit en recluse entre son appartement parisien et la villa que lui a offerte Picasso en cadeau de rupture. Jamais plus cette artiste ne retrouvera sa superbe d’avant-guerre.



Le Baiser, 1943 (musée national Picasso, Paris, en dépôt au musée Cantini) © Succession Picasso 2019


Portrait de Jacqueline Roque, 1954 © Musée Picasso, Succession Picasso 2019

L'ultime égérie

Olga, l’épouse trahie et abandonnée, déracinée de son Ukraine natale, restera elle aussi jusqu’à la fin sous l’emprise du peintre, refusant de divorcer et multipliant les scènes. Elle meurt en 1955 dans la misère tandis que leur fils Paulo, interdit de séjour dans la villa cannoise de son père, se noie dans l’alcool. Et que son petit-fils se suicide à l’eau de Javel à vingt-quatre ans.


En 1961, toujours vert à quatre-vingts ans, Picasso épouse quant à lui en secondes noces la très jeune Jacqueline Roque à Vallauris. Cette ultime égérie veillera jalousement sur lui jusqu’à son décès en 1973. Elle héritera aussi d’une majeure partie de son œuvre – sans parler des maisons et châteaux. Ce qui ne l’empêchera pas de sombrer dans l’alcool et la dépression elle aussi et de se tirer une balle dans la tête à soixante ans, en 1986, alors qu’elle travaille à une rétrospective des œuvres de son mari.



Les compagnes de sa vie

• Fernande Olivier (1902 à 1912)

• Eva Gouel (1911 à 1915)

• Olga Khokhlova (son épouse de 1918 à 1955)

• Marie-Thérèse Walter (1927 à 1935)

• Dora Maar (1936 à 1944)

• Françoise Gilot (1944 à 1953)

• Geneviève Laporte (années 1950)

• Jacqueline Roque (seconde épouse de 1961 à la mort de Picasso en 1973)


L’Homme au mouton et le Buste de Dora Maar dans l’atelier des Grands-Augustins, en 1943, par Brassaï (©musée Picasso, Paris), © Succession Picasso 2019. En ce moment au musée de Grenoble.

À voir, à lire


. L’exposition «Au cœur des ténèbres – 1939-1945 » au Musée de Grenoble (jusqu’au 5 janvier 2020) et le magnifique catalogue qui l’accompagne.



. Le Peintre dévorant la femme de Kamel Daoud (Stock, 140 p., 17 euros) : la vision d’un « Arabe » confronté aux toiles érotiques inspirées par Marie-Thérèse Walter, lors d’une nuit au Musée Picasso à Paris.