"Airbag": contre l'emballement technologique...

En 1987, le jeune Thom Yorke, inconnu alors du grand public, sort indemne d'un spectaculaire accident de la route. Pourtant, depuis ce jour, il a peur des voitures et développe une répulsion des transports mécaniques : l'amaxophobie. Dix ans plus tard, dans le superbe OK Computer, l'artiste et ses camarades de Radiohead transforment cette phobie en une vision prophétique d'une société technicisée à outrance, obsédée par le consumérisme, engagée dans une course folle vers un inconnu inquiétant... Une dystopie composée il y a plus de vingt ans, qui ressemble à s'y méprendre au monde actuel.

Radiohead, à la sortie de leur album icônique "OK Computer" (Juin, 1997)

"Science sans conscience n'est que ruine de l'âme"

Rabelais


À la surprise générale, cet album pessimiste et exigeant est un succès total : les singles « Airbag », « Paranoid Android », « No Surprises » ou « Karma Police » passent en boucle sur les bandes FM du monde entier. Pour de nombreux critiques, OK Computer est un ovni aussi novateur que le Sergent Pepper's des Beatles, d'un niveau comparable à The Wall des Pink Floyd – album concept avec lequel il partage de nombreux thèmes, dont celui de l'emprisonnement idéologique et du contrôle orwellien des individus (via notamment les médias de masse).


La philosophie punk des textes et l'inventivité musicale des Radiohead offrent au rock moribond de la fin des années 90 plus qu'un répit, une maturité reconnue. Les universitaires vont bientôt s'emparer de ce matériau unique et le disséquer dans des cours magistraux, des séminaires et autres thèses... Michel Delville, professeur de littérature comparée à l'université de Liège, publie en 2015 aux éditions Densité un essai passionnant, Radiohead OK Computer, dans lequel il analyse avec pertinence chaque titre de l'album. Nous allons ici nous intéresser à « Airbag », incipit et charpente de ce "concept album".


« Airbag » ou la métaphore du Juggernaut

Les trois premières lignes du texte parlent ni plus ni moins de la prochaine guerre mondiale, de l'accident du narrateur dans un Juggernaut, de sa renaissance :


« In the next world war

in a jackknifed juggernaut

I am born again » (1)


S'il est très peu utilisé en langue française, le terme (et l'idée) de Juggernaut l'est en revanche beaucoup plus en anglais. Il fait référence de manière littérale ou métaphorique à une force indestructible écrasant tout sur son passage... un rouleau compresseur incontrôlable. Originellement, Juggernaut vient du sanskrit Jagannâtha, « Seigneur de l'univers » qui n'est autre que le dieu Krishna. Des observateurs coloniaux du XIXe siècle remarquent des écrasements avec morts d'hommes, lors des cérémonies où l'on transporte sur d'énormes chars les divinités hindoues au milieu d'une foule entassée.


Dans son essai, Michel Delville fait une lecture inédite d'« Airbag » en invoquant un extrait du premier chapitre du Père Goriot, où Balzac présente les éléments de la tragédie qu'il s'apprête à nous livrer... Que l'on peut résumer comme celle d'un vieux père aimant, broyé par le Juggernaut du capitalisme naissant (l'histoire se déroule en 1819), accompagné jusqu'à la mort par l'indifférence de la société et la rapacité de ses deux filles (2).


La technologie et ses machines sont perçus par Radiohead comme « Juggernautiennes », donc dangereuses et mêmes funestes. Mais une ambivalence saute aux yeux, qui apparaît dans le titre même de l'album : OK Computer, pourrait s'interpréter comme un "oui à l'ordinateur"... Produit à l'aide des machines numériques et logiciels les plus sophistiqués de la fin des années 90, l'album a exigé un engagement technologique important de la part de chaque membre du groupe. La technologie s'avère un formidable outil de créativité ! Mais le Juggernaut mortifère d'« Airbag » suggère qu'elle est aussi une source d'aliénation.


Sur le plan musical, « Airbag » est remarquable par ses lignes mélodiques et figures rythmiques en symbiose avec le texte : forme et fond sont majestueusement accordés. Le côté lourd et carré de la batterie échantillonnée (pour ne pas dire « computer-isée ») distinguable dès la première écoute, dévoile la solidité sans faille du monstre d'acier roulant qui avancera quoiqu'il arrive. La basse de Colin Greenwood, contenant plus de silence que de notes, jouée par salves précipitées, fait imaginer les changements de rapports que le pilote impose à l'engin en surchauffe. Et les trois guitares, progressant en variations harmoniques, induisent des impressions contraires, entre tension et onirisme. Cet assemblage de sons hyper-travaillés et la voix particulière de Thom Yorke intensifient la dramaturgie de l'accident.


"Airbag" dans OK COMPUTER OKNOTOK 1997-2017 : réédition augmentée pour les 20 ans de l'album



D'une certaine façon, « Airbag » caricature le fantasme de toute puissance de la civilisation néolibérale : celui de croire que nous avons (et que nous aurons toujours) les solutions technologiques pour nous protéger contre tous les dangers, quels que soient nos comportements. Qu'importent les événements, les malheurs ou les catastrophes, car nous pouvons renaître de nos cendres : « In the next world war […] I am born again ». Donc avançons et vite !


« Airbag » ou l'obscurité de la double pensée

L'originalité du morceau tient plus au traitement accordé à la protection constituée par l'airbag qu'à la vitesse elle-même, véritable cause de l'accident : « In a fast German car [...] An airbag saved my life » (3)


La technologie de l'airbag peut créer l'illusion d'une sécurité optimale, alors que la voiture représente (encore aujourd'hui) le moyen de locomotion le plus mortel qui soit. En ce sens, son invention et son succès commercial relèvent du paradoxe de la « double pensée ». L'expression est employée pour la première fois dans le roman 1984 de Georges Orwell. Elle représente l'association de deux termes (mots, idées, concepts) antinomiques – exemples tirés de 1984 : « La guerre, c'est la paix », « La liberté, c'est l'esclavage » ou « L'ignorance, c'est la force ». Le but de la double pensée est d'abolir toute pensée critique, toute forme de résistance ou de contestation sociale ou politique. Par analogie, la double pensée sous-jacente d'« Airbag » pourrait se condenser dans le slogan : La vitesse, c'est la sécurité... ou l'accélération technologique, c'est le bien-être...


... Et Michel Delville de rajouter un extrait d'une interview de Thom Yorke, accordée quelques mois après la sortie de OK Computer : « Chaque époque possède ses excentricités particulières, sa folie de la double pensée. Pour moi, à notre époque ce sont les voitures... « Airbag » parle de la manière dont j'ai été élevé, de la manière dont nous avons été tous élevés en nous privant de toute opportunité de réfléchir à notre propre mort » (4). Pour Yorke, le marketing automobile et, par extension l'idéologie marchande, suppriment toute finitude à la condition humaine : un sacré déni de réalité !


La double pensée de l'airbag ainsi démasquée, apporte un éclairage sur la morbidité du Juggernaut, qui se situe davantage dans la relation Homme-Machine que dans la Machine elle-même : une automobile conduite en suivant les règles du code de la route est beaucoup plus safe qu'un véhicule doté d'un airbag lancé à toute vitesse... Ce travail de conscience individuel peut être mené pour tout objet technologique avec lequel nous interagissons comme les voitures, les ordinateurs, les écrans, les téléphones mobiles et autres réseaux sociaux,... afin de vivre dans le respect de soi et des autres. Cette attention empathique est extensible à la conscience collective et donc au registre politique : un char civilisationnel dont la vitesse se régulerait sur la santé des individus, des sociétés et celle de la planète serait synonyme d'avancées et de progrès véritables (Cf. Le soin est un humanisme). Malheureusement, nous n'en sommes pas là. Il suffirait pourtant de pas grand chose : ralentir.




(1) « Pendant la prochaine guerre mondiale/dans un Juggernaut désarticulé/je suis né à nouveau »


(2) Balzac utilise le mot Jaggernat au lieu de Juggernaut à la première page du Père Goriot : « [...] Le char de la civilisation, semblable à celui de l'idole de Jaggernat, à peine retardé par un cœur moins facile à broyer que les autres et qui enraie sa roue, l'a brisé bientôt et continue sa marche glorieuse. [...] »


(3) « Dans une rapide voiture allemande [...] Un airbag a sauvé ma vie »


(4) Interview, 2 Magazine, Octobre 1997



Sources :

Radiohead OK Computer - Michel Delville (2015) Editions Densité

ISBN : 978-2-919296-03-3


Télérama - Et Radiohead prit l'avant-poste du rock


Les Inrockuptibles - Radiohead par Michka Assayas


France tv info - Radiohead : 3 choses à savoir sur la réédition augmentée de "OK Computer"


Green Room - Et si Radiohead, avec "OK Computer", avait prédit l'avenir ?


Wikipedia Radiohead


Wikipedia OK Computer




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(1) Le soin est un humanisme


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Les membres du groupe :

Thom Yorke - chant, guitare, piano, paroles :


Thom Yorke, en 2013

Jonny Greenwood - guitare, synthétiseur, piano, glockenspiel, ondes Martenot :


Jonny Greenwood, à Barcelone, Espagne, en 2008

Ed O'Brien - guitare, chant, synthétiseur, percussions :


Ed O'Brien, en 2008

Colin Greenwood - basse, synthétiseur :


Colin Greenwood, en 2006

Phil Selway - batterie :


Phil Selway


Autres singles de OK Computer aux thèmes connexes à ceux d'« Airbag » :

"No Surprises" - Atmosphère mélodieuse et sentiment de quiétude en apparence car le texte suggère plus l'ennui, la répétition et la résignation




"Paranoid Android" - Ambiance électrique et liturgique. Séquence orwellienne où la créativité de "Bohemian Rhapsody" côtoie la nervosité des Pixies