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L'hypothèse "jizz" dans l'art rupestre

Dernière mise à jour : 30 déc. 2025

L’hypothèse jizz, c’est celle défendue par le philosophe, Baptiste Morizot, dans son dernier ouvrage : le regard perdu, à l’origine de l’art pariétal animal. Selon lui, les peintures rupestres seraient avant tout chose des représentations des jizz des animaux, c’est-à-dire des reproductions de leur silhouette, de leur signature visuelle.


Chevaux de Chauvet
Chevaux de Chauvet

En 2016, après quatorze jours à pister les grands animaux (bisons, grizzly, ours noirs, loups) dans le parc national du Yellowstone, Baptiste Morizot s’assoit sur un banc à Jackson Hole (Wyoming), face un mur de roche. Les sens aiguisés et le corps fatigué, il ne tarde pas à voir des formes d’animaux sauvages émerger du calcaire. De cette expérience, une idée va naître dans l’esprit du philosophe concernant l’art pariétal animal. Il se demande si les hommes du paléolithique n’avaient pas, eux aussi, aperçu les silhouettes (les jizz) des animaux dans la roche de leurs abris avant de les peindre.


Le jizz, c’est quoi ?

Le concept de « jizz » est ardu à définir exactement, mais on peut tenter de l’approximer. Issu du terrain des naturalistes, le « jizz » désigne en ornithologie l’impression visuelle immédiate qu’un oiseau produit, avant même que la conscience ait le temps d’en analyser les détails. « C’est un acte d’identification qui va plus vite que la pensée analytique elle-même […] C’est un concept dont l’évidence et la pertinence se manifestent sur le terrain », écrit Baptiste Morizot. L’idée de silhouette entrevue d’un animal se mouvant dans son contexte naturel est certes simplificatrice, mais demeure pertinente dans une approche de vulgarisation.


D’aucuns avancent que « jizz » serait la transcription phonétique des initiales GISS (General Impression of Shape and Size), employées par la Royal Air Force pendant la Seconde Guerre mondiale. Les pilotes et les membres d’équipage étaient en effet formés à identifier les avions alliés et ennemis d’un seul coup d’œil, afin de reconnaître le plus rapidement possible les appareils allemands.


Une autre hypothèse étymologique, bien qu’apparemment éloignée car faisant partie de la langue française, est que « jizz » viendrait de « guise », qui désigne un comportement ou une manière d’être, comme dans l’expression « à votre guise ».


Voir des animaux dans la pierre

L’acte de voir des formes (ici des formes d’animaux) s’appelle en psychologie de la perception une paréidolie (du grec para-, « faux » et eidos, « apparence, forme »). C’est le même processus mis à l’œuvre lorsque l’on imagine voir des visages dans les nuages.


Pour le chasseur-cueilleur du paléolithique, comme pour le naturaliste d’aujourd’hui, voir les animaux avant d’être perçu par eux est une véritable obsession. Si bien qu’ils exercent intensément leur regard pour décoder dans les grandes plaines la présence animale. Il n’est pas rare dans ce cas de confondre un buisson ou une souche d’arbre avec un segment de jizz d’animal dans le cadre d’une illusion d’optique. En fait, voir l’animal là où il n’est pas est somme toute une expérience banale. Et Baptiste Morizot de poursuivre : « Si la motivation est forte de trouver les animaux du regard, et si l’aptitude est supérieurement exercée, mémorisée et intensifiée, alors ce pouvoir peut s’activer et s’exprimer dans des contextes où une stimulation microscopique ou vague se présente au sujet. Par exemple, un relief dans la pierre. »  Dans ce contexte de regard sur-exercé, la paréidolie de voir émerger des jizz d’animaux dans la roche est une expérience que l’on peut supposer de très vraisemblable chez le chasseur-cueilleur préhistorique.


Le mystère de l’invariance des formes

Une énigme majeure de l’art pariétal est la présence des mêmes styles de représentation des animaux, d’une part sur le temps long (par exemple entre Chauvet, il y a 20 000 ans, et Lascaux, il y a 10 000 ans) et, d’autre part, sur une vaste étendue géographique (de l’Atlantique à l’Oural). Comment expliquer cette perdurance ?

L’hypothèse jizz peut répondre à cette interrogation. Il existe quelque chose de partagée sur des milliers d’années, à travers toute l’Europe, c’est le commun d’une même forme de vie, dans la même relation aux animaux, dans les mêmes conditions de subsistance, dans les mêmes paysages de steppes. Le même contexte visuel a donc été partagé, ce qui a conduit à la représentation des jizz. Ce sont les jizz qui donnent un air de famille aux peintures de Chauvet et Lascaux, même s’ils sont précisément différents.


Bison de Chauvet
Bison de Chauvet
Taureau de Lascaux
Taureau de Lascaux

Laissons Baptiste Morizot parler de ces images-jizz : « Ce qui fait commun et nous semble si original à nous, comme je vais le défendre ici, ce serait que chaque fois leur main aurait cherché à faire justice à l’expérience perceptive, mémorielle, affective et probablement esthétique de la forme-jizz de l’animal. »


L’énigme de l’absence d’arrière-plan

L’absence d’arrière-plan est expliquée par la vision particulièrement active de celui ou celle qui piste les grands animaux. Est en jeu alors un effet de vision tunnel, bien décrit dans les sports de visée comme le tir à l’arc, où la vision s’accélère dans un tube rectiligne joignant l’œil à la cible disqualifiant tout ce qui est autour de la cible. Il en résulte un floutage de tout ce qui entoure la silhouette visée. Seul compte la forme-jizz de l’animal pris pour cible. Une conséquence de l’effet de vision tunnel c’est l’annulation du fond, au profit de l’animal ciblé ou jizzé. Pour les mêmes raisons, l’effet de vision tunnel explique également l’absence de sol représenté dans l’art pariétal : tout le contexte est récusé, sol compris.


Et Baptiste Morizot de préciser : « L’effet tunnel de la vision, qui s’active […] quand l’œil cherche à « viser » au sens d’identifier une forme animale encore mystérieuse, […] annule le fond, récuse l’arrière-plan. De telle manière que l’image-jizz de l’animal […] a toutes les raisons de se retrouver capturée comme flottant sur un fond informe. »


Conclusion

S’il est une chose que nous apprend les hommes du paléolithique, comme en témoigne les peintures rupestres, c’est la relation prépondérante qu’ils entretenaient aux vivants non humains. Baptiste Morizot finit son ouvrage en écrivant : « Il ne faut pas revenir à [la culture du vivant] des paléolithiques, retrouver la même, mais en inventer une autre, liée à nos modes de subsistance, et aux métamorphoses politiques pour les transformer. Les pollinisateurs qui font le printemps […] seront nos mammouths, la faune des sols qui façonne en secret nos récoltes sera notre bison, les forêts qui font l’oxygène animal seront nos chevaux sauvages, et les phytoplanctons qui prennent le carbone mortel des tankers pétroliers dans les coffres de leurs corps aliens nos ours des cavernes. »




Une version de ce texte en Anglais (traduction automatisée) est disponible à l'adresse :




Source :

Baptiste Morizot, Le regard perdu, à l'origine de l'art pariétal animal, Essai, éd. Actes Sud 2025






Interview de Baptiste Morizot sur France Inter





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