Eden, rocking-chair & loisirs


Fragment du Jardin des Délices de Jérôme Bosch, réalisé entre 1494 et 1505. Musée du Prado, Madrid

Alain Corbin, historien des sensibilités, nous invite à revenir sur la longue Histoire du repos dans son dernier ouvrage. En s’intéressant aux manières de percevoir, vivre et ressentir les émotions à travers les traces fugaces ou ensevelies de la mémoire collective, il nous montre comment les mentalités ont évolué à ce sujet. Du repos éternel promis aux chrétiens comme salut de leur âme à la société des loisirs contemporaine, la notion de repos a revêtu bien des figures au fil des siècles.


Le repos éternel

Un socle fondamental du repos dans nos sociétés occidentales puise sa source dans la religion catholique. Le repos éternel est promis aux chrétiens, comme salut de leur âme, dans la vie après la mort. La vie triomphe de la mort au paradis. La vie éternelle est alors donnée après le passage au purgatoire. Détachées de leurs enveloppes corporelles, les âmes parviennent au repos éternel dans la lumière de Dieu.


Le lieu du repos éternel est le paradis, retrouvé par l’homme, après avoir été chassé du jardin d’Eden. L’inconstance de la vie, la conscience de la finitude, révélées au moment de l’ingestion du fruit défendu, trouvent une voie d’apaisement.


Ce jardin d’Eden peut être reconstitué à l’intérieur de soi, comme un lieu dans lequel Dieu peut se délecter. Selon la mystique Thérèse d’Avila, il est à cultiver, entretenir et arroser. La voie de la quiétude est un cheminement vers Dieu, avec lequel l’homme parvient à la communion grâce à l’oraison. Ce jardin est néanmoins parsemé de mauvaises herbes pour l’homme peu accoutumé à la solitude, et soumis aux agitations terrestres. La quiétude est associée à la tranquillité en présence de Dieu.

Pour le philosophe Pascal, l’antonyme de la quiétude recherchée par les chrétiens est l’inquiétude. Cet état d’agitation du corps et de l’âme, à la charnière du corporel et du psychique, résulte de la tension entre deux aspirations contradictoires : le mouvement et le repos. Cette tension conduit l’homme à deux écueils : l’ennui ou bien l’agitation par défaut ou excès de mouvement. Le divertissement (du latin divertere) est un moyen de se détourner des pensées et de notre condition de mortels.


Désiré et rejeté tout à la fois, le repos suscite une ambivalence en l’homme. Pascal nous dit « j’ai découvert que tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne pas demeurer en repos dans sa chambre ». Il fait toutefois l’apologie de l’inquiétude, car pour lui, elle peut être convertie (du latin convertere) en quête du bonheur, de la vérité ou de Dieu. La quête de Dieu est également un parcours tumultueux, oscillant entre quête de salut et chemin de croix.


Une autre figure du repos éternel est le requiem (du latin requies, repos), messe funéraire dédiée aux défunts et premier mot de la cérémonie (Requiem aeternam dona eis, Domine. Luce perpetua luceat eis). Le requiem est également une composition musicale issue de cette prière.


Requiem de Mozart, extrait de la bande son du film "Amadeus" de Miloš Forman, 1985


Le repos dominical enfin n’est pas synonyme de cessation d’activités ni d’oisiveté, mère de tous les vices. Le jour du Seigneur est consacré à la pratique d’exercices religieux visant le salut des âmes, qui sera obtenu après la vie terrestre par l’accès au repos éternel. En se dédiant à Dieu, grâce à la prière, la messe et les vêpres, les hommes se sanctifient. L’endimanchement fait partie de cette célébration de Dieu.


Au XIXe siècle, le repos dominical a peu à peu perdu sa connotation religieuse avec la montée de la bourgeoisie qui a sacralisé le dimanche en famille. La traditionnelle réunion familiale, partage de repas et promenade digestive, rappellera à nos lecteurs des souvenirs heureux ou de terribles ennuis.


Les commodités

Une autre figure du repos est le développement des commodités au XVIIIe siècle. Les commodités se définissent comme les agréments, les conforts et les aises. Elles se déclinent au pluriel : c’est dire tout le luxe qu’elles suggèrent pour le confort du corps.


Le développement des commodités s’accompagne d’une vraie révolution du mobilier. Il offre au corps une posture moins rigide, plus souple. L’homme est désormais assis sur une chaise ou un fauteuil qui épouse ses formes. Du meuble liturgique, le prie-Dieu, sur lequel on s’agenouille, on passe à la position assise sur un fauteuil capitonné et rembourré. Le fauteuil duchesse devient l’emblème de cette assise sociale, sur laquelle les femmes font conversation dans les salons avec une attitude de nonchalance affectée. Appelé aussi lit de jour, il invite la noblesse à goûter aux délices du repos, tout en pouvant recevoir et discourir. Il est une des illustrations de cette distinction sociale, entre humanité debout et humanité assise.


Les commodités vont de pair avec le développement du sentiment de soi qui se détache peu à peu de la dimension spirituelle pour s’intéresser aux perceptions internes venant du corps propre. De reliée à Dieu, l’âme se fait connaitre par son lien au corps. Selon Vigarello, cité par Alain Corbin, le XVIIIe siècle marque un passage décisif du fameux « je pense donc je suis » au « je ressens donc je suis ». Le corps devient source du sentiment de soi et objet d’observation subjective, comme en témoigne la prolifération des pratiques corporelles actuelles et du bien-être (yoga, méditation).


Le transat, diminutif de transatlantique, mobilier de pont sur les paquebots, marque aussi un tournant dans la technique du repos en plein jour. Facilement transportable et stockable, il permet à une classe sociale aisée d’agrémenter leur voyage par le repos, l’air marin et les bains de soleil. Le transat évoluera vers la chaise longue sur laquelle on se prélasse actuellement dans nos jardins. Il faudra toutefois l’entre-deux-guerres, pour voir cette pratique se démocratiser.


Grâce aux nouvelles techniques de cintrage du bois qui autorisent courbures et formes sensuelles, le maître menuisier Thonet crée dans son atelier allemand la chaise bistrot (ou chaise 14) et le fauteuil à bascule ou rocking-chair en 1860, emblématiques du passage de l’artisanat à la production industrielle. Le rocking-chair est figure du repos, tout comme le hamac, en permettant au corps de se balancer, à l’instar du bercement des bébés.


Ultérieurement, dans la variété française, l’utilisation du rocking chair se veut subversif, en faisant l’apologie de la paresse (rock du rocking chair, Louis Chedid) et de la sexualité. La subversion vient du détournement du mot chair en anglais pour les plaisirs charnels… Le rocking chair devient bascule des corps pour des parties de jambes en l’air (rocking chair, paroles de Serge Gainsbourg).


Rocking-chair, kyrielle de jeux de mots et de clins d'œil à la littérature érotique, 1978


La « machine à repos », chaise-longue créée par Charlotte Perriand en 1927, marque une nouvelle révolution technique. Inspirée de la chaise à bascule de Thonet, elle offre un réglage continu de sa position : son appuie-tête et l’inclinaison du siège sont ajustables, et l’utilisation du cuir est novatrice à cette époque. Elle n’est plus art décoratif ou chaise d’agrément, elle devient épurée et fonctionnelle. Véritable équipement d’intérieur, devenue iconique, elle se veut aussi ergonomique avec son ossature métallique et sa technologie empruntées à l’aviation.


Temps libre, loisirs et détente

Au dix-neuvième siècle, avec la révolution industrielle, la fatigue devient l’antithèse du repos. L'introduction des temps chronométrés, des horaires de travail réduisent le repos à la récupération de la force de travail. La centralité du travail dans la vie relègue le repos, au temps libre. L’introduction des 3/8 encadre l’obligation du repos hebdomadaire. Le repos devient imposé, régi par des lois. Il se situe à la marge des temps de travail, et relève d’une opération de soustraction. C’est en somme le temps qu’il reste aux travailleurs lorsqu’ils le déduisent de leur temps de travail.


Alain Corbin souligne toutefois que toutes les catégories sociales et professionnelles ne sont pas soumises à cet arbitrage entre temps de travail et temps libre. Les artisans subissent moins les cadences industrielles. Ils introduisent de courts intermèdes temporels dans leur journée de labeur pour des déplacements, siestes, rencontres, ou pour boire chopine. Au sein de la bourgeoisie et des notables – avocats, médecins, magistrats, industriels –, certains tirent partie de leur fortune pour bénéficier d’une certaine vacuité. Dans Mémoires d’un touriste, paru en 1854, Stendhal évoque la classe des gens de loisirs, enrichis par le commerce et l’agriculture, qui administrent leurs biens, ou d’autres classes sociales dans le commandement militaire.


Le mot repos s’efface lentement au profit du loisir ou de la détente. La notion de loisir recouvre en partie celle de temps libre, mais s’appuie sur un hédonisme moderne. La quête des plaisirs de l’existence, dans des activités appréciées et valorisées, contrebalance la fatigue qui s’est étendue de la charge physique à la charge mentale du travail. Toujours présente, la fatigue s’est intensifiée sous une forme plus morale, comme l’épuisement psychique et le burn-out. Pas toujours relevée dans le passé, elle s’écoute différemment aujourd’hui. La place prépondérante accordée aux éprouvés et perceptions intérieurs permet son explicitation dans des récits. Elle est signal d’alerte et nous montre notre usure professionnelle.


Le loisir, diversion, défense ou remède à la fatigue, recoupe des occupations diversifiées, actives ou passives, tels que la détente, le divertissement, la déconnection, la création de nouveaux liens sociaux, les activités culturelles et sportives… Le temps libre ouvre un espace à la réflexivité, à la pensée et au questionnement sur son rapport à soi, aux autres et au travail.


Par ces temps de repos, où l’activité est arrêtée ou suspendue, l’individu peut prendre conscience de lui-même et se ressaisir. La jouissance de la vie, et de ses loisirs passe également par la conscience que l’on en a et non par leur seule consommation.


Par ce voyage dans le temps, que nous propose Alain Corbin, faisons machine arrière et arrêtons-nous sur les propos très modernes de Montaigne : « Dernièrement, je me suis retiré chez moi, décidé autant que je le pourrais à ne rien faire d'autre que de passer en me reposant, à l'écart, le peu de temps qui me reste à vivre. Il me semblait que je ne pouvais faire une plus grande faveur à mon esprit que de le laisser en pleine oisiveté, à s'entretenir lui-même, s'arrêter et se retirer en lui-même. J'espérais qu'il pourrait le faire désormais plus facilement, étant devenu, avec le temps, plus pondéré et plus mûr ». Nous connaissons la suite, son imagination fait « le cheval échappé » et « enfante chimères et monstres fantasques ».


Apprivoiser sa vie intérieure n’est pas toujours de tout repos…






Olivia Cahn

https://www.psy-oliviacahn.com







Source principale :

Alain Corbin, Histoire du repos, éd. Plon, 167 pages.