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Oppenheimer Melancholia

Le 16 juillet 1945 à Jornada del Muerto (le périple de l’homme mort) au fin fond du Nouveau-Mexique, a lieu le tir d’essai de Gadget, la première bombe atomique de l’histoire. Robert Oppenheimer, le directeur technique du projet Manhattan, regarde depuis un bunker la colonne de gaz et de feu s’élever à plusieurs kilomètres de haut. La légende raconte qu’il murmure alors une phrase de la Bhagavad-Gita : « Je suis devenu la Mort, le destructeur des mondes qui anéantit toutes choses… » Voici l'histoire de cet homme, rigoureux et idéaliste, pétri d’ambivalences, exceptionnellement cultivé, un des derniers savants humanistes du monde contemporain.


« Oppenheimer » de Christopher Nolan, avec Cillian Murphy dans le rôle du physicien américain. Crédits : Universal Pictures

Robert Oppenheimer grandit au début XXe siècle dans une famille juive new-yorkaise aisée, cultivée et sensibilisée aux problèmes sociaux. Il voue une admiration sans faille à sa mère, Ella, qui l’initie très tôt à l’art, aux langues et à la littérature. Ainsi, dès l’adolescence, outre l’anglais, il maîtrise parfaitement le français et l’allemand, lui offrant la possibilité de lire Proust et Goethe dans leur langue. Cette appétence pour les lettres s’étend aux langues anciennes : le jeune Oppenheimer lit aussi bien Platon en grec que Virgile en latin.


L’adolescent est polymathe (personne aux connaissances approfondies dans plusieurs disciplines distinctes) : en plus des langues, de la littérature et de la philosophie, il excelle dans les sciences, notamment en chimie et en mathématiques. Plus tard lorsqu’il sera étudiant à Harvard, et dès qu’il en aura l’occasion, c’est dans leur langue d’expression qu’il lira les scientifiques de son temps.


Mais ce trop-plein d’intelligence, cette quasi-compulsion pour la connaissance inquiètent sa mère qui le trouve solitaire et mélancolique. Heureusement, deux moments vont contrebalancer ce penchant pour les activités intellectuelles pures et rapprocher Robert Oppenheimer de la nature et du grand air. D’abord, l’anniversaire de ses seize ans où son père Julius lui achète une petite goélette sur laquelle il naviguera avec son frère Franck dans l’océan Atlantique. Ensuite, plusieurs mois de convalescence à Los Pinos dans le Nouveau-Mexique à faire des promenades en cheval dans une réserve forestière, après une sévère attaque de dysenterie en 1921, à l’âge de dix-sept ans.


C’est à quelques encablures de Los Pinos, à Los Alamos, entre 1943 et 1945, où les trois premières bombes atomiques, Gadget, Little Boy et Fat Man seront conçues et fabriquées.


La passion pour la physique, l’étude de la Bhagavad-Gita

Robert Oppenheimer fait des études brillantes à Harvard en obtenant un Bachelor of Arts en chimie avec la mention maximale summa cum laude ; mais c’est la physique qu’il choisit. Il décide de passer son doctorat en Europe pour rejoindre les meilleurs spécialistes de l’époque. Il jette son dévolu sur l’université de Cambridge et se rend en Angleterre en septembre1925. Il suit les cours de l’Anglais Paul Dirac et entame une correspondance avec le Danois Niels Bohr ; tous deux en train de formaliser, avec l’allemand Werner Heisenberg et l’autrichien Erwin Schrödinger, la mécanique quantique. Oppenheimer s’enthousiasme littéralement pour cette nouvelle physique, à tel point qu’il accepte sans hésitation la proposition du physicien allemand Max Born, un autre père fondateur de la mécanique quantique, de faire finalement son doctorat à Göttingen, en Allemagne.


Une originalité d’Oppenheimer (une de plus) est à mettre sur le compte de sa polymathie et d’une probable quête de spiritualité : l’apprentissage du sanscrit et des textes sacrés de la religion hindoue, particulièrement la Bhagavad-Gita. Dans une Allemagne totalement antisémite, l’étude de ce grand classique de l’hindouisme et ses recherches en mécanique quantique consolent le physicien. La Bhagavad-Gita procurera à Oppenheimer un certain réconfort lors de ses crises de doute et d’angoisse à Los Alamos.

Retour en 1927… Robert Oppenheimer co-écrit avec son maître de thèse Max Born – futur prix Nobel de physique –, un article sur une approximation qui permet de simplifier le calcul de la fonction d’onde de Schrödinger d’une molécule donnée. Cette contribution confère au jeune physicien une solide notoriété. Toujours la même année, il finit son doctorat à Göttingen haut la main à seulement vingt-trois ans !


Après deux années d’études postdoctorales, Oppenheimer s’établit en Californie partageant son temps entre Berkeley et le California Institute of Technology (Caltech). Son but : fonder un centre d’excellence en physique théorique aux États-Unis, à l’instar de Cambridge ou de Göttingen en Europe.


Robert Oppenheimer à la fin des années 1930.

Dans ses cours Oppenheimer fait montre d’originalité et de charisme. Au fil des années sa réputation est telle que des étudiants affluent de toutes parts vers Berkeley pour assister aux excentricités de ce professeur. Oppie (le surnom que lui donne ses élèves) charme son auditoire par ses connaissances à la pointe de la mécanique quantique, mais aussi par ses discussions sur des sujets variés, sa passion pour la littérature et la peinture, sa manière de passer d’une langue à l’autre. Ses digressions sur la Bhagavad-Gita et François Villon, le poète maudit qu'il vénère par-dessus tout, marqueront plus d'une génération d'étudiants…


Une autre qualité et non des moindres d’Oppenheimer est de savoir motiver ses doctorants et de faire travailler les chercheurs ensemble dans les laboratoires qu’il dirige. En 1936, son pari est réussi : le centre de physique théorique de Berkeley est désormais reconnu comme le plus important des États-Unis. De facto, il devient l’un des physiciens les plus réputés du pays.


Les deux femmes de sa vie : Jean Tatlock et Ketty Oppenheimer

S’il brille intellectuellement et socialement, ses relations aux femmes sont plutôt complexes… et tardives. Sa vie sentimentale est inexistante pendant toute la durée de ses études ou presque d’après les biographes. Il faut attendre même jusqu’à septembre 1936 avant qu’il ne rencontre Jean Tatlock, une étudiante en psychologie clinique, terriblement intelligente, passionnée d’art et de poésie, sauvage et tourmentée, le regard intense ou fuyant selon son humeur… en fait son double féminin. Leur amour est composé de feu et d’absence, de fulgurance et de fracas. Ils ne vivront jamais ensemble.

Trois photographies de Jean Tatlock. La photo du milieu provient de l'ouvrage "American Prometheus" de Kai Bird et Martin Sherwin, dont est tiré le film de Christopher Nolan. Tandis que les photos de gauche et de droite sont, quant à elles, issues du site web de Shirley Streshinsky et Patricia Klaus, qui ont écrit un livre intitulé "An Atomic Love Story" sur les relations amoureuses d'Oppenheimer. Jean a environ 22 ans sur les photos au chemisier noir, l'époque où elle rencontre Oppenheimer...

Jean Tatlock est heurtée par la pauvreté qui sévit dans de nombreux endroits en Californie, pourtant un des États les plus riches du pays. Militante activiste, ses relations avec le parti communiste américain sont pour le moins houleuses ; elle estime le parti trop enfermé dans ses habitudes, n’en faisant pas assez pour la cause. Jean sensibilise le physicien au conflit qui vient d'éclater en Europe : la guerre d’Espagne. Oppenheimer contribue financièrement à plusieurs organisations de gauche qui poursuivent des buts humanitaires.


Oppie fait la connaissance de Kitty, une jeune botaniste, communiste également, veuve de l’intellectuel Joe Dallet, qui a combattu auprès des brigades internationales, tombé en 1937 sur le champ de bataille… Ils deviennent rapidement amants. Il considère Ketty comme une évidence, un socle sur lequel se reposer pour satisfaire son ambition personnelle. Ils se marient en Novembre 1940. Ils auront deux enfants, Peter et Kelly.


Son mariage ne l’empêche pas de continuer à fréquenter sa maîtresse Jean Tatlock. En 1941, après des études de médecine, elle obtient un poste en tant que médecin psychiatre au San Fransisco Medical Center. La vie sentimentale et sexuelle d’Oppie navigue alors entre Jean la psychiatre et Ketty la botaniste. Chacune étant au courant pour l’autre…


Plus tard, pendant le projet Manhattan, malgré l’isolement à Los Alamos et la surveillance continuelle du FBI, Kitty sera une force équilibrante pour Oppie : elle croira toujours en lui et l’encouragera à poursuivre son travail dans les moments sombres.


« Oppenheimer » de Christopher Nolan. Ketty, jouée par Emily Blunt, encourage Oppie. Crédits : Universal Pictures

Jean, quant à elle, tombe dans une grave dépression durant l’été 1943. On sait très peu de choses sur les derniers jours de la maîtresse d’Oppenheimer. Tout comme Kitty, Jean est étroitement surveillée par le FBI. Le 4 janvier 1944, son père la retrouve morte, noyée dans son bain. L’autopsie révèlera la présence de barbituriques et d’hydrate de chloral. Les médecins-légistes concluent à un suicide. Oppenheimer, en plein doute moral sur la fabrication de la bombe, est terrassé par le geste de Jean.


Le projet Manhattan – la genèse

Les chimistes allemands Otto Hahn et Fritz Strassmann réalisent, en décembre 1938, la première réaction atomique en laboratoire : ils observent la dislocation de l'atome d’uranium en bombardant son noyau de neutrons. Ils annoncent les résultats de leur expérience à la communauté scientifique dans un article publié en janvier 1939.


Oppenheimer est d’abord sceptique. Il finit par être convaincu lorsqu’un de ses étudiants, Luis Walter Alvarez, mène l’expérience lui-même. Comme pour compenser son retard à l’allumage (très rare chez Oppie), il envisage aussitôt la possibilité d’une réaction en chaîne pouvant libérer une grande quantité d’énergie. Il réalise en fait que la publication de Otto Hahn et Fritz Strassmann marque, ni plus ni moins, l’acte de naissance de l’énergie et de la bombe nucléaires.


Célèbre photo de Robert Oppenheimer pendant sa mission à Los Alamos. Malgré un visage amaigri, le regard reste enveloppant et perçant.

Juillet 1942. Sachant que l’Allemagne travaille à la fabrication d’une bombe atomique, Oppenheimer rassemble secrètement à Berkeley les meilleurs experts des États-Unis pour lancer une réflexion poussée sur la fabrication d’une telle arme sur le sol américain. L’assemblée conclue sans surprise que son développement nécessitera des innovations dans tous les domaines de l'ingénierie – la chimie, le nucléaire, l’électricité, la mécanique, la métallurgie, l’artillerie, … Pour favoriser les échanges entre les scientifiques et les ingénieurs, entre la théorie et l’expérimentation, entre les différentes disciplines, Oppenheimer pense que les membres du projet devront travailler ensemble, dans un laboratoire central (clé de la réussite du projet selon les historiens).


L’implication de Robert Oppenheimer devient officielle quand le général Leslie Groves, responsable militaire du projet Manhattan, le rencontre à Berkeley le 8 octobre 1942. Il est tout de suite conquis par l’intelligence et la personnalité du physicien, et accepte l’idée de construire un laboratoire central.


Cependant, de nombreux officiers s’opposent à la nomination d’Oppenheimer en tant que directeur scientifique du projet. Leur opposition est principalement motivée par le soutien financier qu'il a apporté à des œuvres socialistes, et le fait que son frère Franck et son épouse Kitty sont communistes… sans oublier ses nombreuses amitiés gauchistes dont sa maîtresse Jean Tatlock. Même si le principal concerné n’est pas membre du parti, cette proximité avec des communistes est considérée comme inacceptable pour l’armée américaine. Le général Groves parvient tout de même à convaincre les officiers réticents qu’Oppenheimer est le seul capable de diriger un projet d’une telle ampleur en cette période d’extrême urgence. Le 25 février 1943, il est nommé directeur technique du programme Manhattan.


Mars 1943. L’armée s’emploie à construire et aménager les bâtiments du projet à Los Alamos, vaste plateau qui s’étend à perte de vue, isolé et entouré de canyons, à une quarantaine de kilomètres de Santa Fe. Le laboratoire central de Los Alamos comptera, à la fin de la guerre, plus de mille chercheurs et ingénieurs.


Le projet Manhattan – le dilemme éthique

Le projet est éminemment technique, démesuré, impossible… La majeure partie du temps, Oppie parvient à rester concentré sur son rôle de responsable, en menant de front la centaine de tâches qui lui incombent quotidiennement. La bombe est comme éclipsée par le problème de physique appliquée à résoudre : déclencher des réactions en chaine à partir d’uranium et de plutonium enrichis. Il est persuadé que les répercussions scientifiques de cette invention auront un impact significatif sur les progrès de l’humanité.


À d’autres moments, le doute et l’inquiétude l’assaillent. Sa culture humaniste le confronte fatalement à une interrogation que beaucoup de physiciens se posent aussi : peut-on accepter que l’apogée de la connaissance s’incarne dans la fabrication d’une arme atomique ? Non, ce n’est pas concevable… mais l’Allemagne d’Hitler est également dans la course. Il y a un combat à mener, une guerre à gagner… ‌Dans les tourments, Oppenheimer cherche la consolation dans la Bhagavad-Gita... « Pour un guerrier rien n’est supérieur à un combat légitime, si tu ne veux combattre dans cette guerre juste, alors tu manqueras à ton devoir. » s’il déploie toute son énergie pour concevoir cette arme démoniaque, c’est pour mettre un terme à la barbarie nazie.


"Oppenheimer" de Christopher Nolan. Crédits : Universal Pictures

En dépit du dilemme éthique, Robert Oppenheimer parvient à diriger avec brio les opérations techniques du projet Manhattan. Outre ses facultés d'organisation, il sait motiver les scientifiques en faisant appel à leur sens des responsabilités, en les encourageant à agir en tant que citoyens engagés.


L’Allemagne capitule le 8 mai 1945. Pour autant, les travaux de mise au point des bombes Gadget, Little Boy et Fat man se poursuivent à Los Alamos, car les États-Unis veulent en finir avec la guerre du Pacifique. Dans la nuit du 10 mars 1945, Tokyo subit un terrible bombardement : des centaines de bombardiers B-29 répandent un déluge de bombes incendiaires, entraînant la destruction d’une partie de la ville. Cent mille civils succombent à cette tempête de feu et de cendres. Malgré ce carnage, le Japon n’abdique pas. Le déchaînement atomique se produira cinq mois plus tard.


Trinity, nom de code donné pour le test de Gadget, a lieu dans un désert du Nouveau-Mexique, à Jornada del Muerto, le 16 juillet 1945. Lors de l’explosion, entendue à des dizaines de kilomètres, l’obscurité du petit matin passe en quelques millisecondes à une lumière de jour intensément pourpre… Il est peu probable, contrairement à ce que l’on répète souvent, qu’Oppenheimer ait récité pour lui-même la légendaire sentence de la Bhagavad-Gita sur « le destructeur des mondes qui anéantit toutes choses… » En tous les cas et selon son frère Franck, présent lors de l'essai, Oppie aurait simplement dit : « It worked ».


Au cours des jours qui suivent, malgré les éloges et les félicitations, il s’oblige à penser qu’il progresse par devoir envers son pays et les hommes et les femmes qu’il dirige à Los Alamos. Plus serein qu’il y a quelques mois, il ne se sent pas responsable de l'utilisation militaire ni politique de la bombe.


Le président américain Truman demande le 26 juillet, une capitulation sans conditions du Japon, accompagnée d'obligations et de sanctions. Cette demande de reddition est jugée inacceptable par le Japon. Les États-Unis commencent alors à préparer une attaque nucléaire, en ciblant quatre villes potentielles : Hiroshima, Kokura, Niigata et Nagasaki. Un comité composé de scientifiques et de militaires choisit finalement Hiroshima et Nagasaki comme cibles.


Le 6 août, l'apocalypse. Les forces armées américaines largue Little Boy sur la ville d'Hiroshima. Plus d’une centaine de milliers d'habitants décèderont. Trois jours plus tard, Fat Man s'abat sur Nagasaki, faisant plus soixante-dix mille morts. Le 15 août, l'empereur Hirohito capitule et met un terme à une guerre qui aura ravagé le Japon.


Photo prise à environ 10 km de l'explosion sur Nagasaki le 9 août 1945. © Getty - Photo by Hiromichi Matsuda/Handout from Nagasaki Atomic Bomb Museum/Getty Images

Oppenheimer sait mieux que personne que la bombe est l'expression ultime de quelque chose commencée il y a longtemps, bien avant lui, au début des origines : le besoin atavique de prédation et de conservation, c'est-à-dire de guerre… Alors qu'il devient un héros national, il reste angoissé par la puissance destructive de ces nouvelles armes qui marquent une véritable rupture dans l'histoire mondiale.


Le physicien démissionne de ses responsabilités à Los Alamos en octobre 1945. Il réintègre l’université de Berkeley en 1946 et reprend l’enseignement et ses travaux de recherche. Il part ensuite en croisade contre la fabrication de la bombe thermonucléaire (bombe H), mille fois plus dévastatrice que Little Boy, et sera un farouche partisan du contrôle des armes nucléaires. Cette position inflexible lui vaudra, sous prétexte de relations troubles avec le communisme, en plein maccarthysme, une retentissante audition en avril 1954, à l’issue de laquelle il perd son habilitation de sécurité.


Jusqu’à la fin de sa vie, Oppenheimer reviendra par le souvenir à Los Alamos. Un temps où l’effort intellectuel et le combat intérieur ont été immenses ; où son corps s’est rabougri, ses muscles fondus, sa peau collée à ses os. Certains biographes prétendent qu’il se rappellera alors la Bhagavad-Gita, toujours elle : « Dans le sommeil, dans la confusion, dans la profondeur de la honte, les bonnes actions passées d’un homme le rachètent. »






Sources :

Robert Oppenheimer – Wikipedia


Aaron Tucker, Oppenheimer, roman, trad. Rachel Martinez, éd. LA PEUPLADE, 2020 pour la trad. française, 273 pages


Michel André, Oppenheimer : une science « humaine, trop humaine »


J. Robert Oppenheimer and the Bhagavad Gita


J. Robert Oppenheimer (25 février 1967) – La gazette de Lausanne (1940-1984)





Where is my mind ? – Surfer Rosa, Pixies 1988






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