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Microchimérisme, la part étrangère en nous

Nous sommes tous constitués de cellules humaines ne correspondant pas à notre ADN, en plus ou moins grand nombre. Nous héritons de ces « microchimères » pendant les neuf mois que nous passons à l’intérieur du ventre de nos mères.


Midjourney – prompt : David Moreno

Pendant la grossesse, une étrange transaction de cellules s’opère entre la mère et son fœtus via le placenta. La mère acquiert des cellules d’origine fœtale, tandis que l’enfant hérite de cellules maternelles. Ces cellules voyageuses, une fois installées dans leur nouvel habitat, établissent des lignées cellulaires (cellules souches) qui peuvent perdurer, actives et vigilantes, des années après l’accouchement.


Ce ballet de cellules s’étend sur plusieurs générations (héritage vertical) et traverse la fratrie (héritage horizontal) : les mères peuvent très bien transmettre des cellules de leur propre mère, ou celles de leurs enfants déjà nés.


Certes, ces cellules sont très minoritaires, environ une sur cent mille dans les proportions les plus grandes. Mais, sur les mille milliards de cellules qui nous constituent, cela donne dix millions de cellules humaines dans notre corps dont les ADN diffèrent du nôtre.


Le microchimérisme révèle de fait une remise en question de taille : nous ne sommes pas bâtis comme nous le croyions d’un seul et même motif génétique, unique et singulier ; nous sommes légèrement hybrides (d’où le terme de microchimérisme). Ce phénomène biologique est contraire aux lois classiques de l’immunité qui promulguent la protection du territoire corporel par le rejet de tout ce qui n’est pas soi. La fabrique du soi s’accompagne ici par l’incorporation du non-soi, comme si le « je » avait besoin de s’enlacer aux autres pour exister.


Lise Barnéoud, journaliste scientifique, traite du microchimérisme dans son dernier ouvrage Les Cellules buissonnières, publié en septembre 2023. Elle nous embarque avec rigueur et enthousiasme dans une véritable révolution en cours.


Les cellules fœtales

La présence de cellules fœtales dans le corps des femmes enceintes est mise en évidence pour la première fois par des chercheurs américains en 1959. Gordon Douglas et son équipe suggèrent alors que cette « migration de cellules » pourrait éclairer l'un des mystères de l’évolution : la tolérance fœtale. C’est-à-dire, le non-rejet par la mère de son fœtus, alors qu’il est génétiquement à moitié étranger pour elle… « En toute logique, son système immunitaire devrait l’identifier comme un non-soi et s’en débarrasser. Peut-être, envisagent Gordon et ses collègues, qu’en envoyant un peu de soi en dose homéopathique dans l’organisme des mères, les fœtus se feraient doucement accepter », écrit Lise Barnéoud.


Lise Barnéoud, auteure du livre "Les Cellules buissonnières" – E.GAWRON

En 1993, Diana Bianchi, pionnière audacieuse, déclenche une onde de choc dans les sphères de la génétique et de l’immunologie. Avec son équipe de l’école de médecine de Boston, elle découvre des cellules masculines dans le sang de six femmes qui avaient donné naissance à des garçons, pour certaines près de trente ans plus tôt. La chercheuse pense dès lors que les cellules fœtales ont la capacité de se maintenir en se régénérant elles-mêmes, une caractéristique typique des cellules souches, et ce, pendant plusieurs décennies, au sein de l’organisme maternel… En porte-à-faux avec la pensée immunologique de l’époque, ce résultat déconcerte : comment peut-on imaginer que des cellules étrangères puissent se maintenir dans un organisme pendant plusieurs années sans que le système immunitaire ne les détecte avant de les éliminer ? La trouvaille de Diana Bianchi n’en est que plus belle, spectaculaire et vertigineuse… Aujourd’hui, la communauté scientifique pense que, comme le cite Lise Barnéoud, « les mères portent les cellules de leurs enfants probablement toute leur vie. »


Lorsqu’il fuit l’Iran avec ses parents pour migrer en France, au début des années 1980, le tout jeune Kiarash Khosrotehrani est loin d’imaginer qu’il apportera sa pierre à l’édifice du microchimérisme… En 2004, le chercheur dermatologue publie un article prouvant que les cellules fœtales expriment les mêmes protéines que les cellules maternelles auprès desquelles elles s’établissent. On peut les trouver un peu partout dans l’organisme des mères : la peau, le sang, le cœur, le foie, les reins, la moelle osseuse, le cerveau… et observer que ces cellules s’intègrent harmonieusement dans les organes où elles se situent (nous verrons plus loin qu’elles peuvent même aider à réparer un organe défaillant).


Les cellules maternelles

La migration des cellules à travers le placenta est bidirectionnelle. Si pendant la grossesse, les mères reçoivent en héritage quelques-unes des cellules de leur enfant à naître, le mécanisme inverse est à l’œuvre également : la progéniture accueille les cellules des mères. De fait, « nous sommes tous, femmes et hommes, microchimériques », comme ne manque pas de le souligner la journaliste scientifique Lise Barnéoud.


En 1963, deux chercheurs de Stanford entreprennent une expérience ingénieuse. Ils prélèvent le sang de neuf femmes enceintes, y ajoutent un colorant fluorescent rapidement absorbé par les cellules sanguines, puis réinjectent ce mélange dans le système sanguin des femmes enceintes, quelques heures avant leur accouchement. L’analyse du cordon ombilical des nouveau-nés révèlera la présence de cellules éclairées par le colorant, apportant ainsi une preuve concrète (la première) du transfert cellulaire de la mère au fœtus, malgré la barrière placentaire. Les chercheurs californiens écriront dans un article : « Un tel chimérisme impliquerait que certains individus ne sont pas entièrement composés de cellules issues de l’union parentale entre le spermatozoïde et l’ovule, mais possèdent également des cellules d’origine maternelle. »


Bébé in utero

Par sa nature étrange et iconoclaste, le microchimérisme est une fenêtre ouverte sur des possibles a priori inconcevables, voire perturbants… Nous savons maintenant que nos mères ont reçu des cellules de leur propre mère pendant la grossesse, mais on peut très bien supposer qu’elles puissent les transmettre à leur tour, lorsque nous nous trouvons en leur sein, pendant notre vie intra-utérine. C’est ce que démontre, en 2021, Nathalie Lambert, chercheuse française à Marseille. Et Lise Barnéoud de décrire ce résultat extraordinaire : « 18 % des bébés testés possédaient des cellules portant exactement les mêmes caractéristiques [génétiques] que leurs grand-mères. Des cellules léguées à nos mères in utero, qui se sont renouvelées dans l’un ou l’autre de ses organes et qui ont fini par retraverser le placenta pour gagner la circulation sanguine de la nouvelle génération. »


Autre étrangeté, découlant du double sens des migrations cellulaires : la possibilité de transmettre pour les garçons (pour les filles, le phénomène est directement acquis par microchimérisme) quelques-unes de leurs cellules à une descendance, via leurs petites sœurs… Imaginons en effet des fœtus mâles transférant leurs cellules à leur mère. Si celles-ci enfantent plus tard des petites filles, les cellules préalablement transmises aux mères pourront migrer au sein des sœurs benjamines, qui pourront transmettre ces cellules mâles à leurs enfants lors de leurs futures grossesses. Pour peu que d’autres femmes s’inscrivent dans cette lignée à chaque génération, les ADN mâles initiaux peuvent se perpétuer longtemps… La femme est l’avenir de l’homme, le microchimérisme l’illustre élégamment, à sa manière.


Pourquoi le microchimérisme ?

Selon les spécialistes, tout phénomène biologique devrait s’expliquer à l’aune de l’évolution. Le microchimérisme touche (probablement) tous les mammifères. Si ces fuites placentaires n’ont pas été éradiquées par l’évolution, ciseleuse précise du vivant, c’est qu’elles nous sont utiles.


Une des explications (pour l’heure hypothétique) : permettre la cohabitation entre la femme enceinte et son bébé, génétiquement différents. « Mon hypothèse favorite, c’est que ces cellules sont des messagers essentiels pour [démarrer] la gestation. Elles agiraient comme négociateurs pour faciliter la mise en place du placenta et l’installation, pendant neuf mois, de ce corps semi-étranger », rapporte Lise Barnéoud en citant les propos d’Amy Boddy, biologiste de l’évolution à l’université de Santa Barbara. On retrouve l’idée déjà développée à la fin des années 1950 par Gordon Douglas, lorsqu’il découvre pour la première fois le microchimérisme, celle de cellules ambassadrices œuvrant à la tolérance fœtale.


La question est vaste et demeure aujourd’hui sans réponse. Ce que l’on constate en revanche, c’est l’influence significative du microchimérisme sur notre santé, en bien comme en mal.


En 2014, la chercheuse irlandaise Keelin O’Donoghue, travaillant à l’université de Cork, met en évidence des concentrations importantes de cellules microchimériques sur les cicatrices résultant de césariennes. Comme si les cellules fœtales se dirigeaient vers les blessures pour aider à leur cicatrisation. Cette observation est confirmée à plusieurs reprises auprès de souris en période de gestation, notamment par le chercheur d’origine iranienne, Kiarash Khosrotehrani (encore lui). Le dermatologue constate en effet qu’une simple égratignure sur la peau des souris suffit à attirer une cohorte de cellules fœtales portant secours à l’épiderme blessé.


2012. Hina Chaudhry, médecin et chercheuse à l’hôpital Mont Sinaï de New York, travaille à comprendre pourquoi les femmes enceintes présentent une meilleure récupération après des accidents cardiaques que le reste de la population. Elle pense au microchimérisme… Hina et son équipe provoquent des incidents cardiaques chez des souris gestantes, après avoir rendu les cellules de leurs fœtus bioluminescentes. Comme prévu, les chercheurs observent le déplacement de cellules d’origines fœtales (vert fluo) vers les zones endommagées du cœur des souris, où elles s’activent pour contribuer à sa réparation.


Mais le microchimérisme n’est pas toujours bénéfique pour la santé… Les chercheurs ont découvert que les cellules fœtales potentialisent l’effet malin des cellules cancéreuses en se transformant en vaisseaux sanguins. C’est pourquoi, le pronostic d’un mélanome (cancer de la peau) est moins favorable s’il se développe pendant la grossesse ou juste après l’accouchement, périodes où la concentration en cellules fœtales est la plus élevée.


Le microchimérisme est loin d’avoir révélé tous ses secrets. Son coup d’éclat est d’avoir bouleversé le dogme de la génétique : nous ne sommes pas construits d’un seul ADN mais d’une pluralité d’ADN humain, notre part étrangère. Pour continuer d’entrelacer l’imaginaire à la raison, il n’est pas saugrenu de penser que des cellules de nos ancêtres, morts il y a longtemps, dansent en nous.







Sources :

Lise Barnéoud, Les Cellules buissonnières, éd. Premier Parallèle, 2023, 181 pages


Microchimérisme – Wikipedia







Dead Can Dance – The Dance of the Bacchantes








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