Le jeu d’échecs et la guerre

On n’a jamais autant joué aux échecs que ces derniers mois. La raison de cet engouement : le succès planétaire de la mini-série Le Jeu de la dame sur Netflix, racontant la trajectoire fulgurante d’une jeune américaine prodige des échecs. La fiction suit son enfance dans un orphelinat jusqu’à la consécration mondiale dans un tournoi à Moscou, à la fin des années 60. Si le thème de la Guerre froide est présent en filigrane, Le Jeu de la dame met l’accent sur l’ascension d’une femme dans un terrain dominé par les hommes – on peut y voit une guerre des sexes menée avec intelligence et élégance.

La mini-série de Netflix "Le Jeu de la dame" suit Beth Harmon, génie des échecs, jusqu’à sa rencontre finale avec le champion russe Vasily Borgov. © PHIL BRAY/NETFLIX

Dans la part de notre imaginaire modelée durant l’enfance, rien ne ressemble plus à un champ de bataille, en miniature, que les figurines blanches et noires déployées sur les 64 cases d’un échiquier – approximations stylisées des soldats de plomb, autre jeu des premiers âges… Le joueur d’échecs, tel un chef d’état-major, doit faire avancer son armée de 16 pièces avec ruse et sang-froid – son but : mater le roi adverse avant que son propre roi ne chute. La métaphore de la guerre associée au jeu d’échecs est certainement aussi ancienne que le jeu lui-même.


Introduit par les arabo-musulmans dans l’Occident chrétien au cours du Xe siècle, le jeu d’échecs a traversé le millénaire sans sourciller. C’est dire la fascination qu’exerce cette armée surréaliste constituée d’un roi plutôt empêché, d’une dame toute puissante, d’une paire de fous aux diagonales tueuses, de cavaliers sauteurs d’obstacles, de tours carrées aux trajectoires orthogonales et de pions qui peuvent être « damés » !


Dans son dernier ouvrage, La Vie rêvée du joueur d’échecs, l’essayiste et échéquiste Denis Grozdanovitch brosse un portrait multifacette, fleuri de digressions tout aussi piquantes les unes que les autres, sur le jeu d'échecs, les jeux en général et le sport. Selon lui, les compétitions sportives et la pratique des jeux à la symbolique guerrière, comme le jeu d’échecs ou son homologue venu d’Asie, le jeu de go, pourraient constituer des faits culturels structurants, en ce sens où ils contiennent la pulsion agressive des hommes dans un cadre codifié – les confrontations s’y déroulent selon des règles précises, celles du jeu.


Guerre archaïque et guerre contemporaine

En écoutant l’anthropologue Philippe Descola, spécialiste des Indiens d’Amazonie, au Collège de France, Denis Grozdanovitch est surpris de découvrir combien ces tribus se trouvaient souvent, jusqu’à il y a peu d’années, en conflit ouvert avec des clans voisins, en respectant toutefois une règle immuable dans les cas les plus violents : mettre fin aux hostilités dès les premiers guerriers tués – rarement plus de deux ou trois. Un schème de guerre assez subtil… comparé aux atrocités de masse des guerres contemporaines.


Les indiens Achuar, peuple d’Amazonie, furent de grands adeptes de la guerre archaïque, guerre codifiée par une série de règles visant à éviter l'escalade dans le chaos.

Grozdanovitch, citant l’historien britannique Arnold Tyonbee dans Guerre et civilisation, explique aussi comment les guerres deviennent moins funestes à partir du XVIe siècle en Europe, grâce notamment à l’usage d’un code militaire rigoureux prônant loyauté et fair-play martial. Pendant l’Ancien Régime, il n’était en effet pas rare que les chefs de guerre cherchassent à négocier avec l’ennemi pour préserver la vie des soldats, à chaque position stratégique obtenue ou concédée. Cet « art » de la guerre sera brutalement interrompu par la Révolution française : la Terreur en vigueur à l’intérieur des frontières fut aussi exportée dans les guerres qui opposèrent l’armée révolutionnaire aux autres armées d’Europe. Et l’essayiste de rappeler que Napoléon, en digne héritier de ce qui deviendra plus tard la guerre « totale », avouera à son diplomate Caulaincourt pendant la retraite de Russie « qu’il n’était de ceux qui pouvaient s’émouvoir de la perte de quarante mille hommes. »


Les guerres archaïques et de l’Ancien Régime avaient en commun de suivre un ensemble de garde-fous pour mettre à distance les belligérants des points de non retour. Cette conception des conflits a moins cours dans le monde moderne : elle s'efface davantage devant les idéologies douteuses, les désirs de revanche et autres envies de toute puissance, dopés par l'utilisation d'armes toujours plus meurtrières. Aussi les guerres des XXe et XXIe siècles révèlent-elles la prédominance de « la fin justifiant les moyens », génératrice d'énormes pertes humaines parmi les combattants (première et deuxième guerres mondiales) et légitimant l’emploi de la violence homicide sur les populations civiles (deuxième guerre mondiale et guerres contemporaines).


Quand le jeu d’échecs protège de la guerre

Le siège de Sarajevo, de 1992 à 1996, fut une des plus grandes tragédies de l’histoire européenne. Pendant quatre ans, les milices serbes pilonnèrent la capitale bosniaque dans une fureur nourrie par la haine ancestrale. Il s’agissait pour les Serbes de terrifier et liquider les habitants musulmans, piégés dans une cuvette entourée de montagnes. Dans cet enfer, quelques endroits furent épargnés, dont le Bosna, club d’échecs de Sarajevo.


Les 2K, Kasparov et Karpov, tous deux soviétiques puis russes, dominèrent sans conteste le monde des échecs des années 1980 et 1990. En revanche, l’ex-Yougoslavie possédait en son sein la plus grande densité de maîtres internationaux. Le niveau de jeu dans les Balkans était fort élevé, en particulier au prestigieux club Bosna de Sarajevo qui remporta à maintes reprises la coupe nationale par équipes. Comme un éclat de lumière au cœur des ténèbres, les artilleurs et snipers serbes décidèrent d'épargner le quartier du Bosna. « Il ne fallait pas toucher aux joueurs d’échecs », écrit Grozdanovitch. Plus forte que la religion, la vénération pour le noble jeu avait dépassé les rivalités ethniques et les nationalismes.


"Papis" jouant sur un échiquier géant en plein centre de Sarajevo, juillet 2011.

Un article du journal Libération, sorti en juin 1995, raconte comment Emir Kemura, arbitre international sarajévien, parvint à convaincre des parents que leurs enfants étaient en plus grande sécurité au club que dans leur propre maison. Il mit en place un travail auprès de 300 jeunes. « Privés de tous les sports et jeux de leur âge, les gamins se lancent dans les échecs avec un enthousiasme étonnant. Alors qu’à l’école les instituteurs observent une baisse d’attention, de persévérance, de mémoire, nous, éducateurs d’échecs, découvrons au contraire une concentration et un appétit de jeu inhabituel. »


Habituellement traité dans la littérature et le cinéma comme une représentation de l’enfermement mental, le jeu d’échecs s’avère être tout le contraire dans Le Jeu de la dame : l’orpheline Beth Harmon s’y adonne pour fuir un destin marqué par le malheur. A Sarajevo, il fut un précieux antidote à la folie et permit à de nombreux Bosniaques de traverser l’insupportable.






Sources :

Le Jeu de la dame, mini-série américaine en 7 épisodes, mise en ligne sur Netflix en octobre 2020.


Denis Grozdanovitch, La Vie rêvée du joueur d’échecs, essai littéraire, éd. Grasset, janvier 2021, 208 pages.


Guerre & jeu, une façon de lire le monde – travail réalisé sous la direction d’Achim Küpper et de Kristine Vanden Berghe, chercheurs à l'université de Liège.

https://www.reflexions.uliege.be/cms/c_372418/fr/guerre-et-jeu-une-facon-de-lire-le-monde


Parties d’échecs sous les bombes : le siège de Sarajevo n’a pas arraché aux habitants leur passion, pour le jeu – Libération, juin 1995. https://www.liberation.fr/sports/1995/06/29/parties-d-echecs-sous-les-bombes-le-siege-de-sarajevo-n-a-pas-arrache-aux-habitants-leur-passion-pou_136188/





‌‌Composée pendant la guerre du Vietnam par Mick Jagger, "Sympathy For The Devil" met en scène le diable (avec humour et pertinence) et dénonce quelques atrocités historiques à l'instar de Boulgakov dans Le Maître et Marguerite.