Petite anthropologie de la carte postale


Saint-Cirq-Lapopie, village médiéval du Lot

Objet de peu, la carte postale est faite d'un assemblage de matériaux simples : un support en carton, une photographie, un timbre et quelques gouttes d'encre. Art épistolaire élémentaire, nourri de banalités - « Bons baisers de Normandie », « Nous passons de bonnes vacances" - , elle introduit de la familiarité, dans les images qu'elle offre au regard, et même lorsqu'elle donne à voir des horizons exotiques. Elle rend l'étranger familier par ses représentations stéréotypées, ses clichés connus de tous.


Par sa simplicité, elle pourrait être à la correspondance ce que la pizza est à la gastronomie. Un plat attendu, sans trop de surprises. Aujourd'hui concurrencée par les SMS, elle pourrait paraître désuette. Cependant, la Ville de Paris, capitale française de la carte postale avec l'apparition de l'image emblématique de la Tour Eiffel, lors de l'exposition universelle de 1889, a rétabli ses lettres de noblesse, le quinze mai dernier, avec l'opération Paris'écrit.



La Libonis, première carte postale photographique française (1889).

À l'heure du numérique, est-elle en voie d'extinction ? Les français continuent d'envoyer sept cartes postales par an, en privilégiant la carte de vœux. Finie la corvée de la carte postale écrite sur le coin de la table de camping, dans un bar, pendant les heures creuses des vacances. Ou pour occuper les enfants en cas de pluie. Elle reste pour eux le prolongement du cahier de vacances, le devoir proposé par les parents pour qu'ils ne perdent pas leur plume pendant l'été.


Elle peut aussi avoir un aspect ludique, humoristique et même grivois. Pousser le tourniquet des cartes postales, choisir celle qui fera plaisir à leur destinataire : « Un coucher de soleil, des individus en maillots de bain sur une plage » renvoient à des temps de l'insouciance et de légèreté. La carte postale a l'humeur vagabonde, voyageuse. Elle méconnaît le temps, n'arrive pas toujours à bon port, s'égare parmi les factures dans la boîte aux lettres, ou aboutit à sa destination bien après le retour à domicile de l'expéditeur.


Synchronie de l'image

Elle évoque aussi le temps de l'enfance, le jeu du coucou me voilà. Ce jeu du montrer/se dérober à la vue, du chercher/trouver aide l'enfant à surmonter la perte de l'être aimé. Il devient plaisir jubilatoire de disparaître momentanément et d'être retrouvé. La carte postale relève aussi de ce plaisir, coucou je suis là dans ce lieu, mais peut être déjà parti, et bientôt de retour. Elle donne signe de vie à l'être absent, figure son manque et ses futures retrouvailles : « facteur dépêche toi, car l'amitié n'attend pas » ; « je me réjouis de te revoir ». La carte postale ruse avec l'absence.


Selon Marc Augé, anthropologue, le coucou peut être indiqué par des signaux fléchés directement inscrits sur la carte postale : « Des flèches sur l'image, des croix (je suis ici) tendent le moment présent vers l'instant à venir où, s'y découvrant en quelque sorte pré-inscrit, l'être aimé pourra avoir le sentiment de l'avoir déjà vécu. Cet effort un peu désespéré pour arrêter le temps par la synchronie de l'image (je suis ici, je m'y vois, vous m'y verrez bientôt et je vous vois m'y voir).»


La carte relève de cette légèreté, de cette simplicité. Mais peut être aussi acte engagé qui éclate comme un obus, comme Apollinaire dans ce poème de Calligramme :

Carte postale Je t'écris de dessous la tente

Tandis que meurt ce jour d'été

Où floraison éblouissante

Dans le ciel à peine bleuté

Une canonnade éclate

Se fane avant d'avoir été


Elle est le point d'arrivée de l'expression photographique quand elle devient cliché, image d’Épinal, ou le point de départ d'une œuvre artistique, quand elle veut s'en décaler et faire un pas de côté. C'est d'ailleurs cet été, l'objet d'une exposition lors des rencontres photographiques d'Arles, intitulée : "Cartes postales, nouvelles d'un monde rêvé".


Martin Parr, Kleine Scheidegg, Switzerland, Serié Small World, 1994 -- Exposition, Arles 2019

Objet de nostalgie, madeleine de Proust, évocation d'un temps ou d'un territoire passés et retrouvés, la carte postale emplit parfois les albums des collectionneurs. Elle peut les aider à retrouver ou créer des souvenirs. Pour les conservateurs de la petite histoire, elle demeure dans la boîte à chaussures destinés aux souvenirs de correspondance. Elle est nostalgie des espaces ruraux, des traditions passées comme dans la chanson de Cabrel :


Carte postale (Refrain) C'est un hameau perdu sous les étoiles

Avec des vieux rideaux pendus à des fenêtres sales

Et sur le vieux buffet

sous la poussière grise

il reste une carte postale



Construction d'un imaginaire collectif

La carte postale est une image créatrice pour l'artiste, mais elle est aussi image de masse qui passionne les chercheurs en sciences humaines. Historiens, géographes, sociologues, anthropologues l'étudient dans sa capacité à rendre visibles les représentations qu'une société se fait du progrès, du bonheur, de ses territoires.


La carte postale participe de la construction d'un imaginaire collectif partagé autour des espaces urbains et ruraux d'un pays. Pour Christian Malaurie, anthropologue, c'est « un art de murmurer un fond commun », un « regard commun » à travers la médiation d'images stéréotypées. D'une image paysagère, la carte postale devient un « récit d'espace », une forme de narration visuelle de ce qu'est tel lieu, tel site touristique, tel territoire. La carte postale n'est pas simple figuration du réel, elle en est une construction.


Par son stéréotype, la carte postale peut donner une image folklorique d'un espace. Le Taj Mahal, la Tour Eiffel, la statue de la Liberté, les plages des Seychelles deviennent des images-mondes miniatures, à portée de main, de bourse. Son usage banal, sa diffusion mondiale renvoie à des pratiques bourgeoises plus anciennes (années 1890), où elle était collectionnée dans des albums et contribuait «à cette accumulation des symboles du moi et des signes de possession individuelles». (Alain Corbin cité par Christian Malaurie)


Image prête à consommer de l'industrie touristique, elle représente le triomphe du spectacle du monde, des produits planétaires pouvant prendre des colorations locales.


Ainsi, les chercheurs des sciences sociales nous invitent à considérer la carte postale, comme un média producteur d'imaginaires touristique ou territorial, ou de «dramaturgie de l'ordinaire» (scènes de sortie d'usine, de chaînes de production... autant de supports publicitaires de l'industrie) qu'il convient de décrypter si l'on ne veut pas tomber dans le décor, ou si l'on veut connaître l'envers de la carte postale...



Olivia Cahn

https://www.psy-oliviacahn.com





Sources :


Christian Malaurie :

La carte postale photographique comme médiation territoriale. L'exemple d'Arcachon - Communication & Langages / Année 2001 / 130 / pp. 70-85

https://www.persee.fr/doc/colan_0336-1500_2001_num_130_1_3109


La collection d'images de peu. L'exemple de la carte postale de vue. La collection Christian Delord.

https://www.msha.fr/msha/archives/2011-2015/transformation/programme_appartenir/sommaire_seminaire/seance_6_christian%20malaurie.pdf


Marc Augé :

Sur quelques cartes postales des années trente, Revue française d’anthropologie L'Homme - Editions de l'Ehess, année 2008, p. 229-239. https://journals.openedition.org/lhomme/24155





"Carte de Postale" de Francis Cabrel, 1981