Quand Sohrâb rencontre Œdipe… sur les rives du Bosphore



Comment définir le destin ? Peut-on lui échapper ?


Est-ce une puissance extérieure à la volonté qui, selon certaines croyances, régirait l'univers, en fixant de façon irrévocable le cours des événements ? Est-il contingent à la condition humaine ?

Le dernier roman d’Orhan Pamuk, La Femme aux cheveux roux, nous donne l’occasion de réfléchir à ces questions existentielles à travers deux héros de légende : d’un côté Rostam, un héros fameux de l’épopée historique du Livre des rois écrit par le poète persan Ferdowsi, qui tue son fils Sohrâb. De l’autre, le grec Œdipe, de la tragédie d’Eschyle, qui poignarde son père Laïos. Deux mythes, l’un d’Orient et l’autre d’Occident, remontant à l’Antiquité.

Qu’ont en commun Rostam et Œdipe ?


Tous deux sont des êtres volontaires et responsables qui vont commettre l’irréparable… sans l’avoir voulu. Le premier, un guerrier infatigable, connu et aimé de tous, a une liaison d’une nuit avec Tahminè, la fille du roi d’un pays ennemi (le Touran) dont naîtra un fils, Sohrâb. Rostam ignore tout de son existence. Des années plus tard, apprenant l’identité de son père, Sohrâb se promet de renverser le tyran qui règne alors sur l’Iran afin d’installer sur le trône Rostam et ainsi unir les deux royaumes pour y faire régner la justice. Une guerre a éclaté entre les deux royaumes et les deux guerriers se retrouvent, sans se douter de leur identité réciproque, sur le champ de bataille : « Rostam lui transperça la poitrine de son épée. Il défit l’armure de son ennemi et découvrit, horrifié, le bracelet qu’il avait confié à Tahminè, son amante d’une nuit. Couverts l’un et l’autre du même sang, il serra tendrement son fils contre lui. »


Ivan le Terrible tue son fils, peint par Ilia Répine entre 1883 et 1885

Une malédiction héréditaire : pour échapper à l’oracle funeste de la Pythie de Delphes qui lui a prédit que s’il avait un enfant, celui-ci tuerait son père et épouserait sa mère, le roi de Thèbes, Laïos, a abandonné son fils sur le Mont Cithéron. Polybe et Mérope, les souverains de Corinthe, ont adopté Œdipe, celui qui a les pieds enflés, et l’ont élevé comme leur propre fils. Averti par un compagnon aviné qu’il était le fils supposé de, Œdipe consulte l’oracle de Delphes et pour échapper, lui-aussi, au terrible destin que lui prédit la prêtresse, il abandonne ses parents et s’enfuit à Thèbes. En chemin, à la suite d’une violente altercation, il tue un vieillard qui n’est autre que le roi Laïos, son géniteur. Après avoir vaincu le sphinx qui terrorisait la ville, Œdipe fut accueilli en héros et épousa, en toute innocence, la reine Jocaste qui n’était autre que sa propre mère. Ils eurent deux filles et deux garçons, lesquels s’entre-tuèrent pour accéder au pouvoir…

Fatalité, prédestination supposée ? Comme Sohrâb, Œdipe prend son destin, c’est-à-dire sa vie, en main. Ce sont deux personnages intelligents, perspicaces et absolument volontaires, qui vont tout mettre en œuvre, l’un pour tenir la promesse qu’il s’est faite de retrouver son père, l’autre pour échapper à l’oracle et à cette malédiction familiale. « Les antiques spectateurs grecs de la pièce de Sophocle pensaient que le péché d'Œdipe résidait non pas dans le meurtre de son père mais dans sa tentative d'échapper au destin que les dieux avaient taillé pour lui; (...). De manière similaire, le péché de Rostam (pour les auditeurs iraniens des temps passés) consistait non point en ce qu'il avait tué son fils mais en ce qu'il n'avait pu jouer le rôle de père auprès du fils qui lui était né à l'issue d'une seule nuit d'amour. »


Si ces mythes résonnent toujours autant après plus de deux mille ans, c’est qu’ils continuent de nous interroger sur ces actes qui conditionnent notre futur et notre liberté. Bien plus que les victimes innocentes d’un destin ordonné par une puissance extérieure, Sohrâb et Œdipe nous apparaissent aujourd’hui comme les héros privilégiés de l’histoire bouleversante de l’Homme : « Le destin n’est pas autre chose que la réalité. Il n’y a pas de possible hors du réel. Le possible ne devient possible que lorsqu’il devient réel. » (Clément Rosset)


Orhan Pamuk, dans son roman allégorique, nous entretient des mystères de la filiation en mettant en parallèle les deux mythes perse et grec et nous fait découvrir l’impact qu’ils ont encore dans une Turquie contemporaine en pleine évolution.



La femme aux cheveux roux, sensuelle et égnimatique... symbole de liberté et d'émancipation dans la société turque. Peinture de Dante Gabriel Rossetti (1828-1882) : Venus Verticordia

Auprès d’un maître puisatier, manœuvre durant l’été pour payer ses études, Cem va trouver l’attention et l’affection que ne lui a jamais données son géniteur. Le soir, à la veillée, le maître et l’apprenti se racontent les mythes de Rostam et Sohrâb et celui d’Œdipe. Par hasard, une troupe de comédiens ambulants, donne une interprétation, discrètement critique à l’égard du pouvoir, du mythe iranien. Une belle comédienne aux cheveux roux et le jeune Cem s’éprennent l’un de l’autre en dépit de leur différence d’âge. Ils ne pourront s’aimer qu’une seule nuit. Sur le chantier se produit un accident ; Cem s’affole et abandonne son maître au fond du puits. Rentré à Istanbul, malheureux comme une pierre, Cem n’aura de cesse, durant toute sa vie, de tenter d’oublier sa fuite et ses conséquences. Mais c’est sans compter sur la force des actes enfouis au plus profond de nous-mêmes, et qui régulièrement viennent nous tarauder.




Sources :

La femme aux cheveux roux - Orhan Pamuk Traduction Valérie Gay-Aksoy - Langue d'origine : Turc, Gallimard


Le réel et son double - Clément Rosset, Folio essais



Orhan Pamuk à La Grande Librairie