Mbougar Sarr, écrivain-détective

La Plus Secrète Mémoire des hommes, prix Goncourt 2021, invite le lecteur à suivre l’enquête passionnée, obsessionnelle, d’un jeune écrivain sénégalais vivant à Paris. L’objet de son investigation : retrouver la trace du mystérieux T.C. Elimane, auteur d’un livre maudit publié en 1938. Flamboyant et sensuel !


"La Plus Secrète Mémoire des hommes" est le quatrième roman de Mohamed Mbougar Sarr. © Jérôme Bonnet

Quelque part au Sénégal, début des années 1930… Formé au Coran et à la culture de ses ancêtres animistes par son oncle guérisseur, l’enfant Elimane présente des dons d’intelligence hors-normes. Le prêtre d’une mission française découvre le prodige à la préadolescence, lui apprend à lire, et l’initie à la littérature. Les années passent, enthousiastes et studieuses, dans la bibliothèque du Père Greusard… Sans surprise, Elimane réussit son baccalauréat – ses résultats sont stupéfiants. Le jeune homme reçoit la proposition d’aller à Paris pour préparer le concours d’entrée à l’École nationale supérieure. Nous sommes en 1935.


Pendant son année d’hypokhâgne, Elimane devient l’ami intime d’un jeune couple d’éditeurs parisiens, Thérèse Jacob et Charles Ellenstein. L’été suivant, Charles accompagne Elimane dans le nord de la France, pour l’aider à rechercher la tombe de son père, tirailleur sénégalais, disparu pendant la Première Guerre mondiale. Au retour de cet étrange voyage, Elimane n’a qu’une seule obsession : écrire la barbarie, écrire l’absurde et la honte de la guerre, écrire aussi la beauté du monde. Il abandonne la préparation au concours et, pour subvenir à ses besoins, se fait embaucher comme manœuvre en bâtiment.


Après deux ans d’un travail enflammé, l’écrivain publie Le Labyrinthe de l’inhumain sous le nom de T.C. Elimane, en l’honneur de Thérèse et Charles, ses éditeurs. Le roman raconte le récit d’un roi incendiaire, ivre de puissance et débute ainsi : « À l’origine, il y avait une prophétie et il y avait un Roi ; et la prophétie dit au Roi que la terre lui donnerait le pouvoir absolu mais réclamerait, en échange, les cendres des vieillards, ce que le Roi accepta ; il se mit aussitôt à brûler les aînés de son royaume, avant de disperser leurs restes autour de son palais où, bientôt, poussa une forêt, une macabre forêt, qu’on appela le labyrinthe de l’inhumain. »


D’abord encensé par la critique, le livre fait scandale : bien que profondément original et empreint d’un éclat novateur, il se révèle être une mystification, une série de mini-plagiats brillamment agencés. Les éditeurs sont condamnés par la justice, les exemplaires du livre détruits. Elimane disparaît et une épidémie de suicides touche les critiques littéraires qui ont chroniqué Le Labyrinthe de l’inhumain. Le mythe peut commencer.


Résurgence du mythe, humour et sexe

Exactement 80 ans plus tard, un soir de Coupe du monde de football 2018, après le match à la télé, l’écrivain Diègane Latyr Faye déambule dans les rues de Paris… Il croise dans un bar l’ensorcelante Siga D., mi-ange mi-démon, déesse controversée de la littérature sénégalaise. Elle l’invite dans sa chambre d’hôtel à poursuivre la rencontre. Malgré l’atmosphère sensuelle, la promesse d’une nuit de sexe s’évapore rapidement dans des digressions de fin de soirée et la fumée d’un joint corsé. Puis, Siga D. prend un livre dans son sac et commence à lire…


C’est le choc pour Faye : il reconnaît la légende du roi assassin… Siga D. possède le Labyrinthe de l’inhumain, peut-être le seul exemplaire encore existant, un véritable trésor. Faye dévore le livre mythique et tombe dans le sortilège de son auteur : qui était réellement T.C Elimane, l’écrivain qui a soudain disparu, le fantôme noir qui « vous glace les os et vous brûle la peau » ?


Après des classes préparatoires littéraires dans un lycée à Compiègne, le sénégalais Mohamed Mbougar Sarr intègre l’Ecole des hautes études en sciences sociales. Il abandonne sa thèse de Doctorat sur Léopold Sédar Senghor pour se consacrer à l'écriture. Il a juste 31 ans quand il reçoit le prix Goncourt 2021. © Jean-Luc Bertini

La Plus Secrète Mémoire des hommes, et c’est peu de le dire, magnétise le lecteur tout au long de l’enquête du jeune Latyr Faye, clone virtuel de Mbougar Sarr, tant cette histoire est étourdissante de maîtrise et les personnages principaux attachants de sagacité et sensualité.


Ce récit est évidemment politique. Et l’intrication de la fiction avec les grandes tragédies historiques, dont le colonialisme, reste fluide et pertinente. Ce n’est pas uniquement l’histoire d'Elimane et ses liens équivoques avec la colonisation qui est retracée, c'est celle aussi de son lignage. La Plus Secrète Mémoire des hommes est un authentique livre-monde qui traverse tout le XXe siècle jusqu’en 2018, du Sénégal à la France en passant par l’Argentine.


Le roman est truffé de moments drôles, souvent liés à des situations à caractère sexuel. L’humour est alors employé pour désamorcer la tension érotique entre les hommes et les femmes, relativiser la peur de ne pas être à la hauteur. Ces passages sont particulièrement savoureux… La sulfureuse Siga D. taquine Latyr Faye et sa tendance à la cristallisation de la femme désirée, à la sublimation du sexe féminin : « Je parie que tu es écrivain. Ou apprenti écrivain. Ne t’étonne pas : j’ai appris à reconnaître les gens de ton espèce au premier coup d’œil. Ils regardent les choses comme s’il y avait derrière chacune d’elles un profond secret. Ils voient un sexe de femme et le contemplent comme s’il refermait la clef de leur mystère. Ils esthétisent. »


Hommage à Yambo Ouologuem, admiration pour Roberto Bolaño

La Plus Secrète Mémoire des hommes est assurément un roman à clés multiples. Mais il constitue avant tout une ode à la littérature… Le livre est dédié au malien Yambo Ouologuem (écrivain réel cette fois-ci). Lauréat du prix Renaudot en 1968 avec Le Devoir de violence, Ouologuem connut les mêmes déboires qu’Elimane : après le couronnement et les éloges, il fut accusé de plagiats (revendiqués d'ailleurs par l’auteur). Les nombreux emprunts à la Bible, au Coran, mais aussi à Graham Greene, Maupassant ou Flaubert firent un esclandre ! La maison d’édition retira du marché Le Devoir de violence. Dépité, Yambo Ouologuem s’en retourna à son pays natal… Aujourd’hui, ces plagiats sont considérés comme avoir été « réappropriés » par Ouologuem, à la manière de Montaigne qui imita (en mieux) les considérations de philosophie morale de Plutarque, ou la Fontaine qui réécrivit certaines fables d’Ésope. Le Devoir de violence et son auteur, décédé en 2017, sont en cours de réhabilitation – il y a fort à parier que La Plus Secrète Mémoire des hommes va les y aider.


Il y a un autre ogre dont l’ombre plane sur ce prix Goncourt : l’écrivain chilien Roberto Bolaño. Le Sud-Américain décédé en 2003, à l’âge de 50 ans à peine, d’une complication hépatique, est reconnu comme un météore de la littérature mondiale. Son grand œuvre : Les Détectives sauvages. Son œuvre au noir : 2666. Selon Bolaño, tout romancier est nécessairement détective et cherche quelque chose, sans forcément savoir quoi... Chercher est le moteur premier de tout acte créateur. L’écrivain doit être animé par un farouche désir de quête, ne serait-ce que pour être en mesure d’explorer derrière la surface des hommes et des systèmes, les tenants et les aboutissants de leur fonctionnement.


Ecrivain/poète épique dans un monde qui ne l’est pas, Roberto Bolaño s’est fait le chantre d’une littérature protéiforme, savante et punk, radicalement engagée contre toute forme de pouvoir, entre humour et apocalypse… Disparu prématurément, son œuvre est en train de marquer la littérature du XXIe siècle. © Joan Comalat, 1984.

Le curieux et magnifique titre, « La Plus Secrète Mémoire des hommes », provient d’un passage des Détectives sauvages. Mbougar Sarr parle volontiers sur les plateaux TV et Youtube du thème, bolañoiste s'il en est, de la disparition de la plus secrète mémoire des hommes… c'est-à-dire la destruction totale et définitive de l'œuvre de Sophocle, Shakespeare, Cervantes, Balzac, Dickens, Dostoïevski, Lampedusa, Camus, Pérec, Márquez, Harrison, Irving, Stefánsson, Oates, Murakami,… illustrée en somme par la quasi disparition de toute trace écrite du Labyrinthe de l'inhumain… Car « le monde est vivant et rien de ce qui est vivant ne peut être sauvé, et c’est là notre destin », écrit le poète chilien. Le monde est vivant, les œuvres artistiques le sont aussi, c’est pourquoi elles disparaîtront. Le constat est impitoyable. D'ici là, la littérature et les autres arts continueront à prodiguer leur baume de consolation.


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Sources :

Mohamed Mbougar Sarr, La Plus Secrète Mémoire des hommes, éd. Philippe Rey (Paris) - Jimsaan (Dakar), 2021, 461 pages


Mohamed Mbougar Sarr – Wikipedia

https://fr.wikipedia.org/wiki/Mohamed_Mbougar_Sarr


Yambo Ouologuem – France Culture

https://www.franceculture.fr/litterature/yambo-ouologuem-lecrivain-prodige-oublie


Roberto Bolaño Esprit

https://esprit.presse.fr/article/nicolas-leger/roberto-bolano-2666-ou-les-malefices-de-la-mondialisation-37654


Roberto Bolaño – Wikipedia

https://fr.wikipedia.org/wiki/Roberto_Bola%C3%B1o






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