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La transition énergétique aura-t-elle lieu ?

Une analyse historique des énergies primaires conduit à un résultat essentiel pourtant peu mentionné : les énergies émergentes ne se sont jamais (vraiment) substituées aux énergies bien en place. Au contraire, la tendance est à l’accumulation depuis trois siècles. À tel point que l’humanité brûle aujourd’hui plus de bois, de charbon et de pétrole que jamais.


Photo extraite du film « There Will Be Blood » de Paul Thomas Anderson, 2007.
Photo extraite du film « There Will Be Blood » de Paul Thomas Anderson, 2007.

Le charbon, énergie du XIXe siècle, associé dans l’imaginaire collectif à la révolution industrielle, est le grand gagnant dans la production actuelle d'électricité, bien loin devant l’énergie atomique. Un indicateur de la suprématie du charbon sur l’atome : l’âge des centrales électriques. Les centrales nucléaires sont en moyenne deux fois plus anciennes que leurs homologues à charbon (*).


Le même phénomène subsiste pour le bois, l’énergie du XVIIIe siècle. Le bois fournit aujourd'hui deux fois plus d’énergie que les renouvelables (solaire et éolien confondus), deux fois plus que le nucléaire et deux fois plus que les barrages hydroélectriques. En outre, plus de 2 milliards de personnes, parmi les plus pauvres, utilisent le bois pour se chauffer, et sont les premières victimes de la pollution aux particules fines provoquée par sa combustion.


Les énergies séculaires que sont le bois et le charbon sont encore massivement consommées partout dans le monde, à hautes doses. Sans parler du troisième larron : le pétrole, l’énergie du XXe siècle. Le pétrole est avant tout utilisé pour faire rouler les voitures, dont la fabrication nécessite du charbon. De plus, les infrastructures routières sont de féroces consommatrices de béton et d’acier, donc de charbon. Le pétrole, par l’intermédiaire de la voiture, est viscéralement attaché au charbon.


Cet exemple (et les autres à venir) illustre les relations intriquées entre les énergies, responsables de leur persistance sur le très long terme. La symbiose des énergies explique qu’il n’y a jamais eu de transition complète du bois vers le charbon, ni du charbon vers le pétrole. Cette vision « iconoclaste » de l’histoire de l’énergie – à l’encontre du discours standard où bois, charbon et pétrole se succèdent au fil du temps – est défendue par Jean-Baptiste Fressoz, historien des sciences, des techniques et de l’environnement, dans son dernier ouvrage Sans transition : une nouvelle histoire de l’énergie, aux éditions Seuil, sorti en janvier 2024. Elle permet en outre de souligner les défis colossaux de la transition à l'énergie nucléaire et renouvelable.


Le charbon, énergie dépendante du bois

Jean-Baptiste Fressoz introduit la dépendance du charbon au bois par une description olfactive, pour le moins boisée : « Les bourgeois qui s’aventuraient dans les mines insistaient souvent sur l’odeur étrange qui y régnait. Une odeur presque sylvestre, une odeur de résineux, de bois écorcé et scié : l’odeur des étais qui par millions soutenaient les galeries. » Pendant tout le XIXe siècle et une bonne partie du XXe siècle, ce sont les gigantesques quantités d’étais stockées aux abords des chemins qui indiquent la présence d’exploitations charbonnières.


Multitude d’étais dans les galeries d’une mine de charbon.
Multitude d’étais dans les galeries d’une mine de charbon.

L’historien des sciences et des techniques écrit un peu plus loin : « sans bois pour étayer les mines, l’Angleterre n’aurait eu que très peu de charbon et, partant, peu d’acier et très peu de vapeur. » La dépendance absolue au bois a de quoi relativiser la réputation du charbon comme énergie primaire de la révolution industrielle.


L’Angleterre, première puissance mondiale au XIXe siècle, parmi les pays les plus riches au XXe siècle, a besoin d’énormément de bois pour extraire son charbon. Seulement voilà, il se trouve que le pays ne possède que très peu de forêts. Ce qui l’oblige à être dépendant du commerce international du bois. Dans ce contexte tendu, les Britanniques établissent de curieux mais vitaux échanges croisés… En 1934, un traité intitulé « poteaux contre charbon » est signé entre l'Angleterre et la France. Selon les termes de cet accord, les navires anglais déposent leur cargaison de charbon dans le port de Bordeaux, puis quittent Bayonne avec des chargements d'étais provenant de la forêt des Landes.


Plus récemment et plus à l’est, entre 1950 et 1970, dans le bassin minier du Donbass, la production de charbon atteint des sommets vertigineux : elle passe de 70 millions à plus de 220 millions de tonnes. Cependant, la demande insatiable en étais met à rude épreuve l’Union soviétique, qui peine à approvisionner l’Ukraine. Ironie cruelle, car les vastes forêts de Russie centrale et ses 800 000 bûcherons semblent pourtant promettre une abondance de ressources. Parmi ces travailleurs, bon nombre sont issus du goulag… Et Jean-Baptiste Fressoz d’ajouter : « Selon un rapport de la CIA, les étais demeurent un goulet d’étranglement de l’industrie minière et, partant, de l’industrie soviétique tout entière. L’excès des dépenses militaires, Spoutnik et Gagarine, avaient privé l’économie soviétique des investissements dans l’industrie forestière dont elle était dépendante pour produire son énergie. »


La relation entre le charbon et le bois ne se limite pas à une simple transition. Il convient davantage de la considérer comme une relation symbiotique. À partir de la seconde moitié du XXe siècle, le charbon commence à s'affranchir de sa dépendance au bois grâce aux étais métalliques et à l’exploitation des mines à ciel ouvert. Le charbon délaisse le bois pour se connecter au pétrole.


La symbiose entre le charbon et le pétrole

L’interdépendance entre pétrole et charbon est flagrante dans la production d'engins de transport qui consomment du pétrole : les 1,5 milliard d'automobiles et les 100 000 navires marchands de plus de 100 tonnes en circulation à travers le monde sont principalement constitués d'acier, dont la fabrication est dépendante du charbon. Jean-Baptiste Fressoz n’hésite pas à faire la comparaison parlante : « Chaque année, 70 millions de nouvelles voitures sont construites, l’équivalent en acier de 10 000 tours Eiffel. ». En aparté, il est à noter que la voiture électrique, toujours par effets symbiotiques, n’échappe ni au pétrole ni au charbon : elle est faite d’acier comme sa consœur thermique, et les métaux rares exigés pour la fabrication de sa batterie sont extraits par d’immenses excavateurs, monstres d’acier fabriqués grâce au charbon et mus par l’énergie du pétrole.


Les excavateurs, monstres d’acier et gros consommateurs de diesel, sont utilisés dans les mines à ciel ouvert pour l’extraction du charbon et des métaux rares.
Les excavateurs, monstres d’acier et gros consommateurs de diesel, sont utilisés dans les mines à ciel ouvert pour l’extraction du charbon et des métaux rares.

Plus en amont, l'extraction et le transport de pétrole nécessitent de plus en plus d'acier pour la fabrication des tubes de forage, ce qui implique là aussi une utilisation accrue de charbon. En 1901, il suffit de forer à seulement 300 mètres de profondeur pour trouver du pétrole à Spindletop, au Texas. En 2010, le champ pétrolifère « Tiber Prospect » en eau profonde au large du Mexique, perce le plateau continental à plus de 10 000 mètres sous la surface de l'océan. Pour ce qui est du transport, en 1900, le réseau total de pipelines et de gazoducs s'étend sur 2 000 kilomètres. Le réseau atteint désormais plus de 2 millions de kilomètres.


Enfin, en bout de chaine : les infrastructures routières nécessaires aux voitures. La construction des routes consomme beaucoup d'acier et de ciment, donc de charbon (le ciment étant produit dans 90% des cas par combustion du charbon). La production de ciment est ainsi liée au développement des routes, surtout dans les pays en construction massive d'infrastructures, telle que la Chine, grande consommatrice de ciment à l'échelle mondiale : la Chine, comme les États-Unis d’il y a un siècle, capte près de 50% du ciment mondial, dont la moitié est destinée à l’édification des infrastructures du transport routier.


Les atomistes du projet Manhattan créent la « transition énergétique » et découvrent le changement climatique

Avant de devenir un terme clé de l'économie contemporaine, le mot « transition » avait une signification purement scientifique. La transition est en effet le processus par lequel un électron passe d'un niveau d'énergie à un autre en absorbant ou en émettant un photon. Cette accointance avec la physique nucléaire n’est pas étonnante dans la mesure où, dès les années 1950 et aussi étonnant que cela puisse paraître, des ingénieurs ayant participé au projet Manhattan se posent déjà des questions cruciales sur le long terme : quel sera le niveau de consommation énergétique des fossiles à la fin du XXe siècle, au XXIe et XXIIe siècles ? Et surtout, quel impact cela aura-t-il sur le climat de notre planète ? Aussi, pour reprendre les termes de Jean-Baptiste Fressoz : « Parce que les promoteurs américains du nucléaire défendent une option technologique de très long terme, ils fabriquent une prospective énergétique nouvelle, une futurologie portant à la fois sur la fin des fossiles et sur le changement climatique. »


Jean-Baptiste Fressoz, historien des sciences, des techniques et de l'environnement. Son ouvrage, « Sans transition : une nouvelle histoire de l’énergie », est probablement un des livres les plus importants sortis en 2024, déconstruisant la notion de transition énergétique pour appréhender de manière plus réaliste les défis gigantesques de la décarbonation. Photos : Antoine Seiter.
Jean-Baptiste Fressoz, historien des sciences, des techniques et de l'environnement. Son ouvrage, « Sans transition : une nouvelle histoire de l’énergie », est probablement un des livres les plus importants sortis en 2024, déconstruisant la notion de transition énergétique pour appréhender de manière plus réaliste les défis gigantesques de la décarbonation. Photos : Antoine Seiter.

Harrison Brown, chimiste impliqué dans la fabrication de la bombe atomique, va jouer un rôle important dans la promotion du nucléaire civile et de la transition énergétique. Lors de la conférence inaugurale du programme Atoms for Peace à Genève en 1955, Brown émet l'hypothèse que les réserves de combustibles fossiles seront épuisées entre le milieu et la fin du XXIe siècle. Il souligne la nécessité de développer l'énergie atomique, une tâche au coût certes élevé et complexe, mais inéluctable. Son fait d’arme : avoir inventé l’expression de « transition énergétique », lors d’une conférence tenue en novembre 1967 qui rassemble le gratin des énergéticiens de l’époque.


Cosslett Putman, ingénieur géologue formé au MIT, réalise quelques années plus tôt, une étude pour le compte de l’Atomic Energy Commission (AEC), commission fondée à la suite du projet Manhattan. Cette étude, novatrice à plus d’un titre, part de l’histoire des énergies traditionnelles (bois, charbon, eau, pétrole, etc...) pour évaluer les perspectives du marché des énergies futures. Putman arrive aux mêmes conclusions que celles de Brown : la raréfaction des fossiles et l’inévitable accroissement de l’énergie atomique (et dans une moindre mesure celle des renouvelables). Le rapport Putman contient également une information aussi avant-gardiste qu’inquiétante : la première alerte détaillée sur le réchauffement climatique. Nous sommes en 1953.


Jean-Baptiste Fressoz raconte l’incroyable hypothèse Putnam pour le moins prophétique :


Putman part du constat, formulé par le US Geodetic Survey, d’une hausse du niveau de la mer depuis le XIXe siècle. Ce phénomène est mesuré dans tous les ports américains, à la fois dans le Pacifique et l’Atlantique. Pour Putman la seule explication possible tient à la fonte des glaciers, elle-même due à l’augmentation de l’effet de serre. Il lie ce constat à son travail historique sur l’énergie : l’humanité pompe du dioxyde de carbone dans l’atmosphère à un rythme qui s’accélère : 170 gigatonnes entre 1800 et 1849 et 560 gigatonnes entre 1900 et 1949 […]. Selon Putnam, le problème du réchauffement se situe dans le futur : dans un siècle, l’humanité aura brûlé au moins dix fois plus de carbone que durant le siècle précédent et la concentration de CO₂ pourrait atteindre des quantités affolantes. 


Au début des années 1950, les promoteurs de l’atome identifient un enjeu bien plus considérable (le changement climatique) que la solution qu'ils avancent (l’énergie nucléaire) – aujourd'hui encore, la fission atomique ne représente qu'une faible part de la production énergétique mondiale.


Construction d’un récit : la transition énergétique comme résolution au changement climatique

Un événement important a lieu le 18 avril 1977 : le discours du présidant des États-Unis à la Maison Blanche, diffusé sur plusieurs grandes chaines nationales, où selon Jean-Baptiste Fressoz, « Jimmy Carter livre une curieuse leçon d’histoire à ses concitoyens » :


Nous avons connu au cours des derniers siècles deux transitions dans la façon dont nous utilisons l’énergie. La première a eu lieu il y a environ deux cents ans, lorsque nous sommes passés du bois au charbon […]. Ce changement est à l’origine de la révolution industrielle. La seconde a eu lieu au cours de ce siècle, avec l’utilisation du pétrole et du gaz naturel.


L’implication est claire : compte tenu de l'épuisement des réserves de pétrole, une troisième transition énergétique hors des fossiles est nécessaire. L’allocution télévisée ainsi que le consensus scientifique émergeant sur le réchauffement climatique vont jouer un rôle important dans la démocratisation de l'expression « transition énergétique ».


En 1978, John Laurmann de l’université de Stanford avance les projections suivantes : les effets du changement climatique seront perceptibles en 2000 avec une hausse de 1°C, auront un impact économique significatif en 2038 avec 2°C de plus, et pourraient conduire à une catastrophe globale en 2078 si la température augmente de 5°C. Si certains scientifiques préconisent alors une action immédiate, considérant le réchauffement climatique comme le défi majeur auquel s’atteler, la plupart estime qu’il n’est pas nécessaire de s’alarmer tant que la date de la catastrophe reste lointaine, supposant qu’une transition vers des énergies propres surviendra à temps pour atténuer les effets du réchauffement…


Les industriels saisissent la balle au bond et n’hésitent pas à élaborer une futurologie optimiste pour ne pas dire douteuse : reporter la contrainte climatique dans le futur et dans le progrès technologique. Plus précisément, pour remédier à l’épuisement du pétrole, il faut dans un premier temps, puiser autant que possible dans les ressources de charbon (beaucoup plus abondantes), puis ensuite réaliser une transition vers le solaire et le nucléaire. On compte pour cela sur l’innovation, qui forcément fera ses preuves… Bref, dans les années 1980, la conviction affichée des acteurs économiques est que le charbon n’est qu'une énergie provisoire, une sorte de « pont vers le futur ».


Mine de charbon de Hambach, Allemagne. Cette mine à ciel ouvert, en activité depuis 1978, est actuellement la principale source d'émission de gaz à effet de serre en Europe. Crédits : Bernd Lauter / Greenpeace.
Mine de charbon de Hambach, Allemagne. Cette mine à ciel ouvert, en activité depuis 1978, est actuellement la principale source d'émission de gaz à effet de serre en Europe. Crédits : Bernd Lauter / Greenpeace.

La puissance de ce récit réside dans sa capacité à concilier l’inconciliable : l'utilisation effrénée du charbon et la préoccupation climatique, par l’intermédiaire d’une transition énergétique… renvoyée à plus tard. Sauf que le futur est déjà là et rien n’a vraiment changé.


La transition énergétique en 2024 : mythe ou réalité ?

Même si, depuis une vingtaine d’années, les renouvelables connaissent une explosion exponentielle (on ne peut que s’en réjouir), nous sommes très éloignés de la transition énergétique : « En 2010, la Chine brûle à elle seule autant de charbon que le monde entier en 1980 », précise Jean-Batiste Fressoz dans sa nouvelle histoire de l’énergie, avant de poursuivre que « la part actuelle des fossiles dans le mix énergétique mondial reste obstinément élevée, supérieure à 80%. »


Il n’y a pas vraiment eu de transition énergétique du bois vers le charbon, ni du charbon vers le pétrole. Mais pour répondre aux enjeux monumentaux de la crise climatique, il faudrait réussir la transition au nucléaire et aux renouvelables !?… L’histoire montre que les énergies fonctionnent en symbiose, et que donc, il serait plus juste de parler de « transition partielle » que de « transition ».


De plus, mettre tous les œufs dans l’unique panier de la transition énergétique paraît risqué… Pour une raison simple : si la transition (partielle) est nécessaire, elle est loin d’être suffisante. L’innovation a évidemment son rôle à jouer, mais continuer à se raconter des histoires, sans rien changer à nos comportements de consommation et sans aucune remise en question des paradigmes fondateurs de la vie économique, est une tragique illusion.


Enfin, Le doute est permis quand des géants comme Aramco et Total (devenu TotalEnergies en mai 2021 pour être dans l’air du temps), gros pollueurs et puissants destructeurs d’écosystèmes, se rallient à l’étendard de la transition. Et Jean-Baptiste Fressoz de conclure : « La transition est l’idéologie du capital au XXIe siècle. Grâce à elle, le mal devient le remède, les industries polluantes, des industries vertes en devenir, et l’innovation, notre bouée de sauvetage. »







Sources :

Jean-Baptiste Fressoz, Sans transition : une nouvelle histoire de l’énergie, aux éditions Seuil, janvier 2024, ­416 pages.


(*) Les faits, les dates et autres chiffres cités dans cet article proviennent de l’ouvrage de Jean-Baptiste Fressoz.






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