De l'étoffe des rêves au tapis de Freud #2



« Nous sommes faits de l'étoffe de nos rêves. »

William Shakespeare



Avant de nous coucher, nous nous dépouillons de nos artifices et prothèses corporelles (maquillage, lunettes, appareils dentaires,...). Nous nous retrouvons en tenue d'Adam ou d'Ève, comme aux premiers temps bibliques, aux temps originaires, où nous étions fœtus dans le ventre de notre mère.


Nous revivons les sommeils de notre prime enfance, lorsque repus et satisfaits après la tétée, nous nous endormions.


Dans nos rêves, nous empruntons une voie régressive, revisitant nos souvenirs présents et anciens, réactivant des traces corporelles ou sensorielles disparues dans notre mémoire consciente. Cette régression, sorte de machine à remonter le temps, nous conduit vers la recherche de l'accomplissement de nos désirs infantiles.


Notre corps et notre psychisme ainsi dévoilés, mis à nus, nous revêtons alors la tunique de nos rêves pour toute enveloppe.


Une fabrique silencieuse

Tout à la fois contenant et contenu du rêve, ce vêtement est l’œuvre du tisserand que nous sommes. Cette métaphore textile court tout le long de L’Interprétation des rêves de Freud, et s'inspire également du Faust de Goethe :


« A chaque poussée du pied, on meut les fils par milliers,

Les navettes vont et viennent,

Les fils glissent invisibles,

Chaque coup les lie par milliers. »


Activé par le désir qui impulse sa force motrice et pulsionnelle, le métier à tisser de nos rêves résonne bruyamment dans la langue de Goethe. Par l'entrecroisement des fils de chaîne et de trame, le texte et les motifs du rêve forment une solide armature. Plongés dans un sommeil profond, nous faisons pourtant la sourde oreille pour continuer à dormir.


Texte et textile du rêve sont issus de la même étoffe étymologique, textere en latin, tisser. Tisser, entrelacer, entrecroiser des pensées dans un réseau associatif complexe, sont à la base de la méthode psychanalytique, dite méthode des associations libres.


Les nœuds du rêve, point de rencontre de la trame et des chaînes associatives des pensées, forment des points de nouages d'une grande densité (mécanisme de condensation). Si nous défaisons ces nœuds, nous déroulons le fil associatif des pensées latentes du rêve et nous aboutissons au dévoilement de ses différentes significations. Freud écrit qu'il reste tout de même un point obscur, un nœud que l'on ne peut défaire : « C'est l'ombilic du rêve, le point où il se rattache à l'inconnu ».


La tunique du rêve, un déguisement ?

Le désir accompli dans les rêves n'apparaît que travesti, déguisé. Freud continue à filer la métaphore textile en employant le terme de déguisement, sorte d'habit trompeur pour déjouer la censure. La tunique du rêve voile le désir, mais le révèle à l'interprétation. Le déguisement ne résiste pas à l'analyse.


"La philosophie dans le boudoir" de Réné Magritte

Habillé déshabillé, voilé dévoilé, couvert découvert, c'est aussi de notre corps sexué dont il est question dans le rêve. « Le rêve est le seul vêtement tissé de notre propre corps – corps d'enfance dans le fantasme – qui donne à découvrir la vérité d'être nu. » (Pierre Fédida)


Sur le tapis de Freud

Le désir du rêve jaillit de l’inconscient. Tout ce qui a été refoulé et qui n’a pu s’exprimer trouve le moyen, la nuit, de se frayer un chemin jusque dans la conscience. Le rêve exprime et accomplit le désir de façon déguisée, en réalisant un compromis avec la censure. « L’interprétation est la voie royale qui mène à la connaissance de l’inconscient dans la vie psychique », poursuit Freud.


Et c’est sur le tapis de Freud, recouvrant son divan, que ses patients vont tisser la toile de leur inconscient. Ce tapis réalisé par des femmes en Iran, tissé avec de la laine de leurs troupeaux nomades, est lui aussi composé de nœuds, qui font sa solidité et sa conservation. Il est un voyage en lui-même à travers l’imaginaire de ces femmes, le souvenir de leurs déplacements, leurs errances. Il est un jardin, un paradis composé de buissons, de paons et de bassins. Des figures et des symboles (losanges, étoiles) s’entremêlent aussi comme dans nos rêves…


Olivia Cahn

https://www.psy-oliviacahn.com





Sources :

L'interprétation des rêves - Sigmund Freud Traduction Jean-Pierre Lefebvre - Langue d'origine : Allemand, Paris, Éditions du Seuil, 2010. ISBN : 9782021012514


L'hypocondrie du rêve - Pierre Fédida, in L'espace du rêve - Édition publiée sous la direction de de J.-B. Pontalis. Gallimard Folio Essai. ISBN : 2070417832


Freud, une langue de rêve ? | Cairn. info - Jeanine Altounian




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