Dans le Ventre de Paris


Les Halles, tableau de 1895 de Léon Lhermitte

Troisième volume des Rougon-Macquart d'Émile Zola, Le Ventre de Paris, écrit en 1873 , brosse la chronique d'une famille sous le second Empire. Ce roman social est probablement l'un des plus courts de cette longue saga (vingt tomes) et sans doute celui qui comporte le plus d'actions : une excellente mise en bouche pour replonger dans l'œuvre du romancier naturaliste, journaliste engagé et critique d'art.


Avec ce roman, Émile Zola, né en 1840, nous plonge dans le monde haut en couleurs des Halles centrales de Paris, construites par Victor Baltard durant la seconde moitié du XIXème siècle et démolies en 1969.


Il nous raconte la vie de Lisa Macquart, sœur de Gervaise (qui sera l’héroïne de L'Assommoir, septième volume de la saga). Mariée à un dénommé Quenu, elle dirige une charcuterie située à côté des Halles. Leur fille Pauline sera la future protagoniste de La Joie de Vivre (douzième volume) . On y trouve aussi son neveu Claude Lantier, adolescent, que nous verrons grandir dans L'Œuvre (quatorzième volume).


Lisa est une Macquart, la branche « illégitime» de sa famille. Elle possède la tare héréditaire de l'alcoolisme et de la paresse mais ne semble pas l'avoir développée. Droite et consciente, elle ne mène pas la vie triste et miséreuse que connaissent certains de ses proches.


Mais c'est Florent Quenu, demi-frère du mari de Lisa, qui focalise l'attention au début du roman. Débarqué à Paris après avoir été déporté sept ans au bagne de Cayenne à la suite d'une erreur judiciaire - il a été accusé de meurtre durant le coup d’État du 2 décembre 1851 -, il est hébergé par son demi-frère qui lui trouve un emploi d'inspecteur du pavillon des poissons au sein des Halles. Avec sa maigreur et son teint de navet, Florent toutefois est mal vu par les imposantes poissonnières du pavillon. Au fil du récit, on découvre d'ailleurs que toute l'histoire s'articule autour d'un conflit entre les gras et les maigres.


Un coin de la Halle aux poissons, le matin de Victor Gabriel Gilbert (1847-1933)

Zola accorde toujours beaucoup d'importance au milieu dans lequel évoluent les personnages – c'est l'un des principes du naturalisme*, le courant littéraire dont il est le père. Le Ventre de Paris, titre du roman, est en soi une personnification de ce milieu : les Halles apparaissent comme une machine vivante en perpétuel mouvement, dédiée à la digestion de tout un peuple. Tel un organe qui relie toute la ville, elle évoque un cœur propulsant du sang dans tout son corps.


Cette personnification a souvent été utilisée par Zola : la mine de Germinal (treizième volume) qui dévore les mineurs, le magasin Au Bonheur des Dames (dixième volume) toujours rempli de monde assimilé à une machine, la locomotive de la Bête Humaine (dix-septième volume)...


Le Ventre de Paris, ce sont aussi de longues et savoureuses descriptions des marchés des Halles : « A l'autre bout, au carrefour de la pointe Saint-Eustache, l'ouverture de la rue Rambuteau était barrée par une barricade de potirons orangés, sur deux rangs, s'étalant, élargissant leurs ventres. Et le vernis mordoré d'un panier d'oignons, le rouge saignant d'un tas de tomates, l'effacement jaunâtre d'un lot de concombres, le violet sombre d'une grappe d'aubergines, ça et la, s'allumaient ; pendant que de gros radis noirs, rangés en nappes de deuil, laissaient encore quelques trous de ténèbres au milieu des joies vibrantes du réveil.» (chapitre 1)


Vue des Halles de Paris depuis l'église Saint-Eustache (Félix Benoist)

«C’était une cacophonie de souffles infects, depuis les lourdeurs molles des pâtes cuites, du gruyère et du hollande, jusqu’aux pointes alcalines de l’olivet. Il y avait des ronflements sourds du cantal, du chester, des fromages de chèvre, pareils à un chant large de basse, sur lesquels se détachaient, en notes piquées, les petites fumées brusques des neufchâtels, des troyes et des mont-d’or. Puis les odeurs s’effaraient, roulaient les unes sur les autres, s’épaississaient des bouffées du Port-Salut, du limbourg, du géromé, du marolles, du livarot, du pont-l’évêque, peu à peu confondues, épanouies en une seule explosion de puanteurs. Cela s’épandait, se soutenait, au milieu du vibrement général, n’ayant plus de parfums distincts, d’un vertige continu de nausée et d’une force terrible d’asphyxie. » (chapitre 5)


Chez Zola, les légumes deviennent presque humains. Leurs couleurs font penser à la palette d'un peintre, les odeurs de fromage vibrent entre elles comme des instruments de musique dans un orchestre...


Guidé par Florent Quenu, que l'on suit à travers ses rocambolesques aventures, on découvre avec ce roman l’envers du décor des Halles de Paris au XIXème siècle...



* Le naturalisme, dans les lettres, c'est également le retour à la nature et à l'homme, l'observation directe, l'anatomie exacte, l'acceptation et la peinture de ce qui est. (Émile Zola)


L'arbre généalogique des Rougon-Macquart