« Ásta » ou l'urgence d'aimer

En septembre dernier, l'écrivain islandais Jón Kalman Stefánsson remportait le prix Folio des libraires pour son roman Ásta. Une fresque lyrique, où les joies se disputent aux peines, la mélancolie à l'ardeur. Au fil des pages, se révèle le portrait incandescent d'une femme dans sa quête désespérée du bonheur. Charnel et splendide !


Sigvaldi chute d'une échelle, alors qu'il repeint les fenêtres d'un bâtiment. Étendu sur le trottoir, il voit sa vie défiler devant un ciel d'été superbe et détaché. Malgré la mort qui attend, l'homme, presque paisible, se souvient… Nous sommes à Reykjavík, au début des années cinquante, en plein hiver. Les jeunes mariés Helga et Sigvaldi s'aiment d'un amour indéfectible. Les marins sont en grève. Mais Sigvaldi, ouvrier respecté, préfère rester avec sa femme et l'aimer passionnément… Dans la ferveur des corps et des cœurs, au mitan de la nuit septentrionale, Helga tombe enceinte. Le couple est persuadé qu'ils auront une fille, qu'ils nommeront Ásta en l'honneur d'un célèbre roman national. Et puis, le prénom Ásta est dérivé de Ást qui signifie amour en islandais. « La vie d'Ásta était née de l'amour et elle grandirait entourée d'amour ». C'est ce que tous deux croyaient au début de cette histoire, avant les mauvais vents et les naufrages.


Quelques moments de la jeunesse d'Ásta, le ressentiment d'Helga

La mère a fichu le camp depuis longtemps, quand Ásta est renvoyée de l'école pour avoir cassé le nez du garçon le plus populaire de l'établissement le bougre a cru qu'il pouvait imposer la force aux filles. Les temps sont encore reculés pour le féminisme et c'est Ásta qui trinque : les autorités décident d'envoyer la jeune revêche travailler l'été dans une ferme pour adolescents à problèmes. Loin de Reykjavík, dans les fjords de l'ouest – un endroit qui ressemble « plus à une symphonie qu'à un paysage ». Mais dans ce bout du monde, Ásta rencontre Jósef.


Une amitié puis l'amour vont se tisser entre les deux, à la faveur de la lumière éclatante de juin et celle, déjà teintée d'obscurité, de la saison qui avance. Et de manière identique à ce trouble mélange, Ásta éprouve le paradoxe de la passion : « Un seul et même chemin mène au bonheur et au désespoir ». Jósef, le grand amour de sa vie, sera aussi son chagrin le plus fort.


Conserverie de harengs abandonnée dans les fjords de l'ouest – crédits : https://www.carnets-de-traverse.com

La belle Helga est partie peu après la naissance d'Ásta avec un riche négociant de Reykjavík, à la recherche l'un comme l'autre, de quelque chose apparentée au bonheur… Un jour pourtant, l'homme le plus argenté de la ville remplit le coffre de sa voiture de liasses de billets de banque, puis se suicide avec fracas dans le port de Reykjavík, le pied au plancher. Helga s'enfoncera, dès lors, dans un processus d'autodestruction beaucoup plus lent que celui de son malheureux amant, dans l'abus d'alcool et de sexe glauque. « Pour contrer ne serait-ce qu'un petit peu les ténèbres de cette vie minable et stupide », se dit-elle, embrumée par le ressentiment et le Brennivín.


Deux ou trois petites choses sur la vieillesse d'Ásta

Titulaire de plusieurs diplômes universitaires sur le théâtre, les langues et cultures nordiques, Ásta, âgée de près de soixante-dix ans, donne des cours à l'université de Reykjavík sur Søren Kierkegaard, le philosophe et théologien danois. Et la nuit, elle marie des lettres d'amour à ses insomnies… Des mots qu'elle tresse au mieux, dans le but de rattraper l'homme rencontré quelques années après ses fiançailles rompues avec Jósef. Ces écrits, d'une sensibilité à fleur de peau, constituent un véritable hymne à la gloire de ce compagnon avec qui elle a vécu pendant plus de 30 ans. L'adoré amant est aujourd'hui parti… « Tu es peut-être parti pour avoir la paix. Pour échapper au flot permanent de mes idées plus ou moins saugrenues ou de mes réactions passionnées face à tout et n'importe quoi, qu'il s'agisse de détails ou de choses importantes… » écrit-elle.


Les lettres d'Ásta, émaillées d'évocations érotiques, témoignent aussi de sa vision du monde : « Le dieu moderne de la consommation n'est en rien différent des divinités antiques : il exige des sacrifices. Le premier de ces sacrifices, c'est celui du simple bon sens. Dès que nous y avons renoncé, nous ne tardons pas à nous comporter en troupeau. »


Pendant que la dame amoureuse écrit, nous écoutons avec délice une bande son des plus éclectiques. Nina Simone chante Since I fell for you... (puisque je t'ai succombé), Leonard Cohen fredonne l'album studio Songs from a room et Billie Holiday gazouille d'une voix éraillée ses hits mélancoliques… Les classiques et romantiques sont aussi à l'honneur : Mozart, Les Sonates de Chopin, Antonín Dvořák. Le moment le plus beau est peut-être touché par la voix grave et douce de Nick Cave interprétant And babe, you turn me on : « Everything is falling, dear / Everything is wrong / It's just history repeating itself / And babe, you turn me on… Tout s'éffrondre, ma chère / Tout va mal / C'est juste l'histoire qui se répète / Mais chérie, tu m'émoustilles… »


Un puzzle littéraire brillamment construit

Selon le narrateur, jumeau virtuel de Jón Kalman Stefánsson, à partir du moment où les premiers souvenirs s'arriment à la conscience, nous abandonnons notre façon linéaire de penser le monde pour un fonctionnement en va-et-vient : « Nous vivons tout autant dans les événements passés que dans le présent ». Tel est en outre, le principe fondateur de ce récit aux multiples voix, à la vertigineuse maîtrise du flash-back.


Cette saga islandaise est assemblée comme un puzzle, sans aucune pièce manquante. Bien que circulaire, la logique des espaces, des temps et des situations est parfaitement respectée : on retombe toujours sur ses pieds. Nous nous perdons pour mieux nous retrouver et ainsi augmenter le plaisir de plonger dans le récit fragmenté de la vie d'Ásta... Chaque page de ce roman est un éblouissement. Et la construction en labyrinthe sonne comme un chant en écho, sur la douleur et le bonheur d'aimer. Ásta vous harponne le cœur.









Nick Cave – And babe, you turn me on

Brixton Academy, London 2004